Mauricette
Lemercier

Docteur en psychologie

Mauricette LEMERCIER
Jean-Claude DUCHÈNE

SPIPThéâtre de Grotowski
Un vécu de la rencontre

Art et thérapie n°10

mai 1984

Grotowski —La présence du Maître dans l’ombre, planant sur notre groupe. Plongeons dans l’universel du théâtre. au-delà de l’art et du jeu : au cours d’un stage organisé par l’Association de Musicothérapie de Bordeaux, il a été donné à l’un d’entre nous de participer à la découverte du Théâtre pauvre, sous la conduite d’un acteur formateur du Teatr Laboratorium de Wroclaw (Pologne).
Théâtre. véhicule de la rencontre, ouverture enthousiasmante vers l’abolition des masques, retour vers le naturel : s’il nous fallait tirer récit de cette expérience, sans doute serions -nous tentés de la nommer "essai sur l’indicible ". Il n’est possible en vérité, que d’apporter un témoignage, et d’assister. au travers de la recherche entreprise, à la naissance d’une autre question : l’essence du théâtre même..

Théâtre, mode de vie

Au fil de sa réflexion sur le théâtre, sur le jeu et sur l’acteur, s’appuyant sur l’œuvre de Stanislawski et la relecture de nombreuses méthodes d’entraînement de l’acteur, Grotowski créé une technique théâtrale originale qui,comme il le dit lui-même, évoquant J.-P. Sartre, renvoie à une métaphysique où elle s’enracine.
L’action théâtrale est un don de soi, une mise bas des masques de la vie, et le spectacle représente une provocation, une transgression. L’art est un processus pour l’accomplissement de l’être, pour un passage hors des limites, où l’expression du corps,défiant le tabou,permet à l’acteur mis à nu d’accéder, dans une confrontation au mythe, à une expérience de la vérité, Les deux bases conceptuelles du théâtre de Grotowski sont alors posées : le spectacle doit apparaître comme un acte de transgression, et le théâtre doit être pauvre. De ces principes découle une méthodologie qui vise à"mûrir"l’acteur,afin qu’il soit tendu vers l’extrême,le dépouillement complet:il s’agit que soit mise à nu sa propre intimité, pour que s’accomplisse la " translumination " où l’acteur se voit révélé, découvert à lui-même et au spectateur.
Il est donc question d’éliminer les blocages, de défier la quotidienneté et les" masques de la vie"en retrouvant une expression élémentaire qui repose sur le signe organique,le signe rythmique, dans un bain d’enthousiasme où le don de soi doit devenir intégral. Il est aussi question d’appauvrissement. loin de la dissimulation sous les fards et les artifices. Appauvrissement, dès lors que le texte devient théâtre seulement par l’accouplement des sons et la musique du seul langage. Appauvrissement, enfin. dans la libération du corps et de la scène, par la suppression de toute la machinerie extra-scénique du théâtre traditionnel.
L’ambiance que fonde une telle méthode est certes empreinte d’une espèce de solennité. quasi monastique, et des principes de fond s’imposent à celui qui aspire à l’acte
créateur. C’est en ce sens que la vocation de l’acteur détermine pour lui la reconnaissance du théâtre comme un acte total. comme un mode de vie intégral.
Derrière les principes et la méthode, Grotowski propose le théâtre pauvre comme processus d’accession à la rencontre. à l’acceptation totale d’un être humain par un autre.

Théâtre, expérience vécue

Nous sommes là.enseignants.musiciens,psychologues, éducateurs. Huit jours d’un travail à élaborer,d’une expérience à vivre avec Zygmund Molik. comédien du Théâtre Pauvre et formateur, dont nous attendons le message, l’enrichissement peut-être.
Rien ne nous est donné, le théâtre pauvre n’est pas transmission d’un savoir. S’il y a dynamique. C’est celle d’une libération,d’une invitation à laisser les entraves et à quitter les blocages. Imprégnation de rythmes élémentaires. Le corps et la voix sont ici les instruments du jeu où chacun doit viser à atteindre ses limites, à pousser l’expression au-delà des barrières que pose chacune de nos routines.
Le maître du jeu n’est pas guide, il se veut et se dit notre ombre sur la scène. Il sera à la fois notre idole et notre mystère,parfois mutique,immobile, longuement concentré, regard méditatif. Parfois bondissant de cette ombre,immense, tonitruant,il envahit la scène,comme un double géant de tel ou tel du groupe, pour tracer en gestes amples et précis,une expression du corps comme accouchée du rêve où il semblait perdu. Sa présence étrange agit comme catalyseur, et au fil des séances tout le masque du quotidien semble se lézarder, pour laisser libre place à ce champ infini dont nos corps étonnés découvrent les chemins.
Nous pratiquons le chant, d’abord échauffement, et mise en condition.Psalmodie sur certaines lettres de l’alphabet, vocalises qui jaillissent plus fortes, du plus profond en nous au fil du temps. La voix se libère et se place, nous découvrons chacun et séparément tout d’abord,les ressorts d’une harmonie qui nous est propre.
Le travail porte aussi sur le corps. De ce corps aux postures rigides et aux armatures raides, il nous faut éveiller les capacités enfouies. L’apprentissage de la détente et du contrôle tout à la fois nous permet de libérer une créativité plastique et des modes d’expression inédits.
Tout naturellement, semble-t-il, l’entraînement individuel cède le pas au travail de groupe. Il s’agit lors, sur des thèmes d’improvisation (" la création du monde ", " la rencontre avec l’autre "), que chaque acteur (car nous le devenons vraiment) s’exprime et entre en communication avec l’ensemble. On voit naître un entrelacs aux milles facettes, composé d’attitudes, de gestes et mouvements, de voix, qui se répondent et s’interpellent. Des grappes se forment,mouvantes d’acteurs un instant confondus, puis se défont au rythme d’une houle qui nous entraîne vers le point des limites, au-delà du quotidien, dans une expérience d’échange et de partage ineffable.
La sensation du beau,dont s’empreint notre vécu sur la scène de ce " théâtre ", justifie J’enthousiasme des participants. Il est en effet question, derrière l’esthétique gestuelle et vocale, point tant de composer un rôle que de se sentir, soi-même, jouant son propre rôle, et de recevoir, écho de notre émission propre, les expressions émises par nos partenaires.
Les gestes que nous libérons, au fil du stage, se délient de la convention du " civilisé ", et laissent l’impression de représenter l’essentiel (" tout y était, rien n’était superflu "), dans une consistance dramatique à la fois très actuelle et très dense.
En fait, cette expérience de huit jours a paru nous donner une liberté plus grande du corps, une aptitude plus large et plus vraie à une communication interhumaine d’une autre profondeur, un peu comme un " passage à la limite " de nos possibilités propres.

Théâtre pauvre, une recherche

De la connaissance du théâtre pauvre à une pratique expérimentale, le cheminement fait éprouver grandement ce qu’exige d’engagement de soi le théâtre de Grotowski. Nous avons souhaité, à la lumière du vécu de ce stage, recueillir d’autres éléments éclairants de la bouche de Sigmunt Molik, lors d’une conversation à bâtons rompus.
Q : Que signifie pour toi" l’état du naturel" ?
R : Il ne faut pas confondre le naturel et le spontané. Le naturel n’est pas spontané. Il convient donc de trouver l’état du naturel, on a pour ça besoin de discipline,et à partir des deux éléments en contradiction, le spontané et la discipline, on peut accéder au naturel. C’est-à-dire vivre l’autre manière, sans blocage s : l’état de naturel se réfère à la vie organique, faite de " ce qu’il est nécessaire de faire ", comme l’oiseau chante,sans penser qu’il est beau ou non, pas plus que sa voix. Je parle d’une vie où n’existe pas de superflu, où tout ce qui est du corps se révèle et devient vrai.
Q : Dans cette vie organique, où réside la place de la croyance, de la foi ?
R : Nous sommes bien dans notre corps,c’est clair:c’est le siège de la voix, de l’émotion, de l’esprit, de l’âme...
Il faut trouver le chemin qui mène, si tu veux, à notre vérité,à nous-même en fait.Chacun doit, pour trouver la vie vraie, faire le chemin sans penser, exister sans réfléchir,sans prétendre que cela est. Juste être, dire comme il est. C’est certes difficile de retrouver cet état qui est donné, inné...
Q : Quelle est en somme ta recherche personnelle ?
R : Je cherche des gens intéressants, j’attends quelque chose des autres en échange de ce que je donne. Il me faut à la fois chercher le chemin naturel de ma vie, et transmettre, donner quelque chose. J’ai de l’expérience et il faut la partager.J ’ai pris quelque chose à quelqu’un et je dois partager ça.
Q : Pas de recherche mystique ?
R : Jamais de méditation, de pratique mystique. L’état mystique (le mystère !)... on le trouve... de temps en temps. Tu vois, le mot ne me convient pas, je trouve la méditation trop dangereuse. Il n’est pas bon de s’enfuir,d’échapper à la vie. Méditer à voix haute, oui, alors ainsi on donne aux autres, c’est quelque chose de vrai qui s’extériorise.
Q : Est-ce que ça a de l’importance, de chanter juste ?
R : Il faut seulement trouver sa voix, sa voix propre,trouver ce flux qui porte le chant, qui te place en harmonie avec toi même... et avec les autres.
Q. : Peut-on parler de vibrations entre soi et les autres ?
R : Naturellement. Les vibrations sont portées par la voix, mais aussi par le corps. Comme je te l’ai dit, il y a tout dans le corps. Pour préparer la rencontre, l’échange, qui fondent notre pratique, rien n’est possible sans une préparation du corps. Et il faut beaucoup de travail pour déclencher l’énergie nécessaire, sans obstacles et sans blocages...
Q : Tu as dit de toi que tu serais notre ombre ?
R : De temps en temps ,je dois intervenir, dire... Il s’agit que la personne n’arrête pas sa vie particulière,je dois continuer son action, " prendre la parole et l’action ", comme quelque chose qui viendrait de nulle part.
Q : Tu nous parlais en faisant des gestes. Est-ce pour nous marquer, pour que cela fasse image en nous ?
R : C’est tout mon corps qui exprime ce que je parle, et par ce moyen je peux transmettre quelque chose de moi, pas seulement ma voix mais tout moi. Pas expliquer mais transmettre. Ce n’est pas le contenu qui est important, mais la forme, la manière de le dire.
Q : Il nous a semblé que les actions progressaient jusqu’à toucher un " point de l’impossible ", là où réside le doute, l’incertitude...
R : Oui, c’est le non-savoir, le mystère, le désespoir. On va jusqu’au point où l’on est désespéré, et après on trouve... C’est l’optimisme, on trouve, on ne reste pas dans le désespoir. En réalité, on se prépare à un chant de tout le corps, de toutes les émotions, et l’on échange, et l’on transmet ce que l’on ressent et reçoit... C’est en ce sens que pour moi Grotowski est toujours le maître, unique, et que ce théâtre reste toujours une chose première, neuve...


Théâtre pauvre, une rencontre, une question

Par-delà les concepts et l’expérience vécue, le théâtre pauvre apparaît comme un espace où le plus intime, le plus naturel de l’acteur communique avec l’universel. Il représente un travail difficile pour libérer le corps, et pour atteindre à cette rencontre de l’autre que Grotowski désigne comme l’essence même du théâtre. L’effort de mi se à nu et de maturation s’impose à l’acteur, qui connaît la tension vers l’extrême, seule capable de l’amener au don total et au partage.
S’il est séduisant de découvrir un éclairage nouveau sur ce que le théâtre a de sens, la question qui ne manque pas d’éclore est bien celle de la communication.
L’art, proposé comme vecteur de la rencontre avec d’autres humains, nous interpelle ici d’une façon prégnante et originale. Notre quête de la relation, sur le plan personnel et sur celui de nos pratiques soignantes, ne doit-elle pas d’une certaine manière assumer cette préparation du corps, cette tension vers plus de densité que nous suggère le théâtre pauvre ? L’art théâtral semble bien proposer, dans cette voie, une accession à plus de vérité dans la rencontre, à plus de disponibilité pour émettre comme pour recevoir, et à ce titre il nous paraît constituer une approche qui devrait retenir l’attention de tous ceux qui travaillent dans le domaine de la relation humaine. Un moyen, non une fin ou un alibi institutionnels.


Mauricette Lemercier
Docteur en psychologie

24 rue de la Bretonnerie
45000 Orléans


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