Mauricette
Lemercier

Docteur en psychologie

Collectif du centre de formation de Fleury-les-Aubrais

SPIPFormation, réalité professionnelle
et structures de soins

VST - Revue des équipes de santé mentale - n°139

février 1982

Mauricette : quelle serait la formation la plus adéquate pour travailler dans une structure de soin, et quel est le décalage
entre la formation actuelle et la réalité du soignant ?
Marilène : on pourrait commencer par travailler et à partir des observations cliniques, théoriser . Alors qu’actuellement nous faisons le contraire.
Mauricette : commencer la formation par des stages ?
Marilène : commencer par travailler, être en stage ce n’est pas travailler. On ne peut pas investir de la même · façon. On n’a pas le temps. On n’a pas le droit de créer une relation trop privilégiée parce qu’on ne sera pas là pour récupérer après la cassure. Être stagiaire, c’est une position fausse. On peut observer et guère faire autre chose ...
Mauricette : préconises-tu une formation en cours d’emploi ?
Marilène : oui.
Marie-Angèle : en quelque sorte une formation sur le tas, mais les gens qui ont été formés sur le tas réclament à cor et à cri des apports théoriques.
Jean : les stages ne sont pas utilisés pour réfléchir sur le travail qui nous attend.
Marilène : les stages sont censés être un aboutissement. Ils sont toujours après la théorie et ensuite on ne revient pas dessus.
Marie-Angèle : quand on est stagiaire, n’est-on vraiment qu’observateur ?
Jean : le stagiaire a un statut différent du professionnel.
Christine : le stagiaire a un rôle auprès des membres de l’équipe. Il pose des questions et cela fait réfléchir.
Jean : la durée du stage a de l’importance. Si celui-ci est assez long, le stagiaire peut devenir participant à part entière dans des activités déjà établies.
Mauricette : être participant paraît donc plus important qu’être observateur ?
Jean : au centre de formation, pn ne parle pas assez des difficultés institutionnelles et relationnelles que nous rencontrerons dans la mise en place d’activités avec les malades.
Mauricette : cela demande aussi une analyse du vécu des élèves-stagiaires et le plus souvent cette analyse est refusée.
Marie-Angèle : les gens n’ont pas encore l’habitude d’utiliser ce pouvoir qu’est la parole Qu’on leur donne aux réunions de pavillon et autres…
Jean : c’est la plus grosse difficulté à surmonter du point de vue institutionnel et il faudrait d’abord bien comprendre comment ça fonctionne...
Mauricette : Marilène, tu parlais du décalage entre la formation théorique qui vous est donnée et ce que vous allez vivre sur le terrain de stage. Comment réduire cet écart ?
Marilène : il est plus facile de partir des observations cliniques et du vécu et après la théorie prend corps.
Marie-Angèle : ne risque-t-on pas de perdre quelque chose de l’observation ou plutôt de ce qu’on a partagé avec les malades si on n’a pas reçu d’apports théoriques
avant ?
Jean : les stages devraient nous apprendre à utiliser
la théorie comme un outil. Mais je ne suis pas d’accord
pour faire coller ce que l’on a appris à ce qu ’on observe.
Marie-Angèle : c’est vrai qu’on peut observer parfois ce qui se passe dans les pavillons parce que c’est en rapport avec une théorie préalablement apprise.
Mauricette : sans verser dans l’utopie, quelle formation permettrait de travailler le mieux possible dans une structure hospitalière ?
Bernard : les infirmiers qui sont à l’hôpital depuis plusieurs années devraient avoir la possibilité, s’ils le souhaitent, de suivre une formation continue sur l’aspect relationnel ou le vécu de leur métier... Si on veut réduire l’écart entre les futurs infirmiers et les infirmiers déjà en place il y a deux possibilités ; ou nous, nous apprenons à jouer aux tarots, ou eux, ils apprennent à.. .
Mauricette : tu sais bien que les infirmiers ont la possibilité de suivre des formations...
Christine : on pourrait les laisser participer aux cours avec nous. Ils nous apporteraient une expérience...
Jean : mais les incapacités dont on accuse sans arrêt les pavillons de l’hôpital sont les nôtres : incapacité de parler de ce qui se vit, incapacité d’analyser la relation soignant/soigné, incapacité d’analyser les rapports de force entre les gens. .. La formation serait différente si nous en étions à ce point d’analyse, ce qui n’est pas le cas.
Marilène : je ne suis pas sûre que cela soit dû à une incapacité d’analyser les situations. Je crois que surtout, il ne faut pas...
Mauricette : une pudeur ? plus une incapacité ?
Marilène : c’est vrai que nous avons l’impression d’y perdre quelque chose et que cela entraîne des situations peut-être difficiles à récupérer, mais je ne vois pas comment on peut travailler en psychiatrie et échapper à ça, de toute façon.
Christine : c’est peut-être aussi parce qu’on voit toujours le négatif et cela crée des conflits entre les personnes. On ne relève jamais le positif. L’aspect uniquement négatif induit des discussions entre nous qui n’aboutissent pas par excès d’agressivité et de non-respect d’une certaine objectivité...
Marie-Angèle : est-ce qu’on peut apprendre à avoir une attitude relationnelle adéquate ? N’est-ce pas déborder le cadre de la formation ?
Jean : je me demande si la capacité de parler ne réside pas dans la question de la relation que nous entretenons, nous en tant que soignants, à la folie. Cette relation est angoissante et il vaut mieux éluder le questionnement. Et il me semble que cette question-là se trouve posée dans les pavillons.
Marilène : c’est dangereux d’éluder la question. Ce qui est angoissant, c’est de retrouver de soi dans la folie.
Mauricette : on en vient à la question de la motivation à faire ce métier...
Bernard : c’est même pas une question de motivation mais de vue. Je vois des personnes en face de moi qui souffrent et je me dis que je suis là pour les aider, pour contribuer à leur amélioration de vie, de leur état psychique. C’est surtout un travail relationnel qui implique un échange.
Mauricette : la relation d’aide est souvent imaginaire... aider à quoi faire ?
Jean : pourquoi s’occupe-t-on d’un enfant plutôt que d’un autre ? Les raisons profondes ne sont certainement pas celles qu’on dit avoir...
Mauricette : Bernard, tu dis " ils m’aident autant que je les aide ", donc nous sommes là pour les aider et/ou pour se soigner ?
Jean : on est si près de la folie, qu’on n’y est pas (rires).
Marie-Angèle : ça rassure de voir quelqu’un plus fou que soi. Valérie : on est surtout là pour ça et se l’avouer c’est avoir déjà fait une partie du travail.
Mauricette : se l’avouer et le dépasser, sinon qu’est ce qui justifierait notre salaire, sinon nous serions en situation d’imposture.
Bernard : s’il y a un échange, je ne suis pas en situation d’imposture.
Marilène : on est dans une position de force à partir du moment où on est soignant. Ça revient à dire "je suis soignant parce que je sais ce qu’il te faut à toi ". Les situations rendent les individus incapables de gérer leurs affaires, Ça peut aller de la coupe de cheveux aux fringues.. .
Jean : on est là dans un univers concentrationnaire
Bernard : c’est même pas une question de motivation mais de vue. Je vois des personnes en face de moi qui souffrent et je me dis que je suis là pour les aider, pour contribuer à leur amélioration de vie, de leur état psychique. C’est surtout un travail relationnel qui implique un échange. .
Mauricette : la relation d’aide est souvent imaginaire... aider à quoi faire ?
Jean : pourquoi s’occupe-t-on d’un enfant plutôt que d’un autre ? Les raisons profondes ne sont certainement pas celles qu’on dit avoir...
Mauricette : Bernard, tu dis "ils m’aident autant que je les aide", donc nous sommes là pour les aider et/ou pour se soigner ?
Jean : on est si près de la folie, qu’on n’y est pas (rires).
Marie-Angèle : ça rassure de voir quelqu’un plus fou que soi.
Valérie : on est surtout là pour ça et se l’avouer c’est avoir déjà fait une partie du travail.
Mauricette : se l’avouer et le dépasser, sinon qu’est ce qui justifierait notre salaire, sinon nous serions en situation d’imposture.
Bernard : s’il y a un échange, je ne suis pas en situation d’imposture.
Marilène : on est dans une position de force à partir du moment où on est soignant. Ça revient à dire "je suis soignant parce que je sais ce qu’il te faut à toi ". Les situations rendent les individus incapables de gérer leurs affaires, Ça peut aller de la coupe de cheveux aux fringues...
Jean : on est là dans un univers concentrationnaire déshumanisé, les enfants ici n’ont pas de vêtements personnels. Ils veulent un pantalon et c’est un autre qui le porte par exemple, on les maintient dans leur désorganisation psychique et rien ne changera pour eux. Le matin, au lever, il y a cinquante consignes différentes pour un seul enfant, etc ...
Marie-Angèle : les structures institutionnelles sont psychotisantes, ainsi que la circulation de la parole.
Jean : dans les pavillons tout le monde a conscience de ça.
Mauricette : cette façon de partager les vêtements, de ne rien avoir à soi à l’hôpital relève-t-elle d’une idéologie communautaire ?
Marilène : non, dans une communauté, les gens gardent leur individualité, leur identité. A l’hôpital, les malades perdent leur citoyenneté et leur identité...
Mauricette : j’aimerais bien qu ’on revienne à la formation. Nous avons parlé de l’écart existant entre la formation et la pratique, écart qui semble irréductible, mais comment apporter des améliorations à cette formation ?
Jean : dans l’entretien préalable à celui-ci, nous avions souligné notre incapacité à faire des jeux de rôle, donc à parler des situations hospitalières. Nous avions dit qu’il y avait un problème de relation au corps, c’est-à-dire que pendant les stages, il se passait des choses plus physiques et ces bases nouvelles pourraient être exploitées aux cours, pour que l’on puisse se situer dans notre futur métier.
Mauricette : les jeux de rôle concernant les situations vécues en stage demandent une identification aux malades. Il faut qu’il y ait une personne qui accepte de jouer le rôle du malade, et c’est peut-être pour cette raison que les jeux de rôle sont refusés, et puis ce genre de formation ne peut pas être obligatoire, seulement laissé au libre arbitre des élèves. La théorie, elle, est mieux acceptée, car elle permet une distance, une distanciation avec une implication personnelle moindre.
Jean : les modules de la formation pourraient être divisés en trois parties comprenant théorie et pratique (ou vice versa) et une partie plus spécifique à la réflexion, à la théorisation du stage vécu.
Bernard : oui, mais ça devrait être fait pendant le temps du stage, au moment de l’évaluation. Jean : l’évaluation du stage c’est un faux moment, parce que c’est la hiérarchie qui dit si tu lui as convenu . Marilène : si tu as répondu à ce qu’elle attendait de toi.
Mauricette : qu’est-ce qui est attendu à l’hôpital ?
Marilène : qu’on soit conforme et qu’on se taise.
Bernard : qu’on soit pas trop dérangeant.
Mauricette : donc ce qui est demandé, c’est que le système perdure, qu’il n’y ait pas de modification, pas de changement.
Christine : que tout ce qui est admis par tout le monde le soit par nous aussi...
Marilène : ou alors il faut louvoyer. Je trouve ça lent, balbutiant et pénible.
Jean : dans les pavillons, certains infirmiers se posent les mêmes questions. Ils sont au même niveau de réflexion. Ils ont fait des démarches personnelles...
Bernard : et la question des notes ?

(Longue discussion sur les notations .)
Mauricette : c’est difficile de noter un stage. Note t-on le comportement ? une attitude ? l’intelligence ?
Jean : c’est difficile aussi parce que le stage n’est pas considéré comme formateur par les gens qui nous accueillent. En fait, durant le stage il faut voir si l’élève est capable de répondre à la routine habituelle du bon infirmier, c’est-à-dire : lever, donner à manger, câliner .. . Je simplifie. Si tu t’adaptes à ce genre de rythme de vie, ça va à peu près. Personne ne te demande de participer à des activités et de t’y fixer.
Marilène : par contre, si de toi-même tu en prends l’initiative, c’est super bien vu.
Marie-Angèle : la personne qui m’a prise en charge au cours de ce stage s’est vraiment posé la question de savoir quel était son rôle par rapport au stagiaire en formation.
Mauricette : lever les gens, leur donner à manger , les
câliner, est-ce vraiment les soigner ?
Marie-Angèle : c’est vivre avec, c’est être avec...
Valérie : c’est en vivant avec qu’on peut les soigner. Disons que notre travail est à long terme .
Marie-Angèle : être avec ça voudrait dire les accepter tels qu’ils sont. Ça c’est thérapeutique. Mais il y a un hiatus, un questionnement que cela provoque. Comment faire coïncider l’idée qu’il faille les accepter tels qu’ils sont et en même temps préconiser pour eux des thérapies quelles qu’elles soient ?
Mauricette : on suppose que leur pathologie est une demande, qu ’il y a une demande par le biais des symptômes et qu’en plus ils ne sont peut-être pas au maximum de leurs potentialités. Avec les thérapies, on leur permettrait un épanouissement meilleur, parce qu’on part de l’a priori qu’ils ne sont pas bien, qu’ils souffrent et qu’ils ont une demande .. .
Bernard : le métier de soignant, c’est peut-être de dégager des potentialités sous-jacentes et qui sont inhibées. L’expression vivre avec la folie est très ambiguë .
Marilène : vivre avec dans un ghetto, ça cloche. On les respecte et en même temps il sont enfermés. Il faudrait faire quelque chose pour qu’ils soient aussi respectés dehors .. .
Jean : mais ils sont là parce qu’ils ne sont plus respectés ailleurs, parce que l’extérieur ne les supporte plus.
Marie-Angèle : dans le fait d’être avec, il y a aussi un petit côté d’observation ... où on essaie de trouver les médiateurs pour une meilleure communication, notamment avec les enfants psychotiques.
Jean : quand j’étais au pavillon Morel, il y avait des enfants dont on savait très bien qu’ils ne quitteraient jamais la structure hospitalière. Il fallait donc rendre à ces enfants-là une vie potentiellement riche pour eux. Et ça devrait être un objectif en soi. Quand on vit avec des enfants, il y a des règles éducatives à respecter qui entrainent une certaine rigidité qui va à l’encontre de l’écoute. Donc il faut des moments où cette rigidité soit la moindre possible pour une meilleur écoute, pour un plus grand moment thérapeutique…
Marilène : à la condition que les lois répondent à un
besoin... des soignés et pas aux horaires des soignants.
Jean : les lois de fonctionnement du pavillon sont les moins énoncées. Elles sont implicites et elles dépendent d’une seule personne, et comme il ya plusieurs personnes dans le pavillon... c’est comme ça qu’un gamin se retrouve avec cinquante consignes sur le dos dès le matin. Une personne pourra supporter qu’un enfant fasse ses besoins sur la table alors qu’une autre ne le supportera pas. Dans certaines activités régulières, les lois sont plus explicites. Je veux dire que les enfants savent très bien ce qu’on peut y faire et ne pas y faire, et le minimum est de respecter le voisin ...
Marilène : le plus souvent il n’y a pas de projet thérapeutique précis.
Marie-Angèle : les réunions qui se multiplient tendent à ça pourtant. Marilène : la vie c’est aussi que les gens sont différents les uns des autres et qu’ils ont des particularités. Christine : dans mon pavillon, les consignes dépendent surtout du jeu des rapports de force.
Valérie : un enfant posait un problème de comportement. Il a fallu attendre de savoir ce qu’en pensait le médecin-chef pour faire quelque chose. L’autorité médicale peut nuire au projet thérapeutique.
Mauricette : il faut que quelqu’un soit responsable de ce projet, qu’il en soit porteur parce que souvent l’équipe se liquéfie devant le projet et il faut qu’il y ait quelqu’un pour le ressaisir. Et ce rôle est souvent donné au médecin chef.
Marilène : quand on a la responsabilité de quelque chose, ça veut dire qu’on peut en répondre.
(...)

Jean : la formation devrait nous apprendre à apprendre. On devrait nous donner une certaine disponibilité permanente d’esprit pour pouvoir aborder des gens différents. Il faut une grande ouverture d’esprit.


Mauricette Lemercier
Docteur en psychologie

24 rue de la Bretonnerie
45000 Orléans


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