Mauricette
Lemercier

Docteur en psychologie

Mauricette Lemercier

SPIPStimulation sensorielle des comateux, réflexions sur la thérapie à vecteur musical

Revue des professions de santé N°38

septembre 1984

Au sein d’un service de neurochirurgie, se préoccuper du réveil des comateux peut paraître aller de soi.
Vouloir le réveil des patients, activement, c’est dans le contexte technologique de tels services déjà moins banal. Formuler un tel projet dépasse de beaucoup la mise en œuvre d’une médicalisation forcenée, fut-elle de haut de gamme. Intégrer à ce projet la musique, comme stimulation sensorielle
privilégiée, atteste d’un humanisme certain, qui a conduit l’auteur à accepter une collaboration régulière avec l’équipe du Docteur Ch. Phéline, depuis 3 ans.

Les différentes phases de l’évolution du travail auprès des comateux sont jalonnées à la fois par des hypothèses, des réflexions et des observations. Elles amènent progressivement à la dynamique actuelle du service, encore en mutation mais mieux déterminée, à la fois par rapport à la personnalité du comateux et par rapport à la place de la musique et du son.

Musique et réveil : première phase

En avril 1981, sur la toile de fond du désir des soignants que les patients s’éveillent, la question première était la suivante : "qu’entendent les comateux ?" Nous souhaitions qu’ils entendent, et nous souhaitions démontrer qu’ils entendaient. De là, une procédure d’aspect à la fois expérimental et comportementaliste. On teste la réceptivité sensorielle des comateux à l’aide d’une bande enregistrée, standard, la même pour tous, composée de dix séquences musicales de durée identique, séparées par des blancs, et comportant soit des musiques instrumentales, soit des voix, avec une grande variété de styles. Cette bande de 25 minutes est diffusée à chaque comateux. La recherche de réflexes à la stimulation sonore se fonde sur l’électroencéphalogramme, enregistré avant et pendant la diffusion. Si l’on observe quelques réactions d’arrêt et des tracés d’éveil, peu durables d’ailleurs, cette étude expérimentale s’est révélée en fait peu probante. La démarche s’est orientée alors vers la diffusion de sons rudimentaires (eau, vent, battements cardiaques) en alternance avec la musique, toujours à la recherche d’une réflexivité aux sons mesurée par l’E .E.G. Sans résultats beaucoup plus satisfaisants. A travers cette mise en oeuvre de nos tentatives d’éveil, se profilait toujours la double question : "le comateux est-il un endormi ?", "qu’est-ce qui peut le réveiller ?" En somme, nous voulions appliquer un principe causal brut : stimulation sonore => éveil, global pour tous et systématique. Même si nous avions varié les musicalités, nous en restions là à un stade trop général. D’où la prise en compte, qui nous est apparue indispensable, de la personnalité du sujet.

Musique et personnalité du comateux : deuxième phase

Dans notre attention pour l’apparition de signes d’éveil, nous avons pu noter que l’arrivée au chevet du patient de membres de sa famille déterminait une réaction chez celui-ci. Ceci impliquait une déduction immédiate sur sa conscience de l’environnement. Ici, trois hypothèses, méritent d’être formulées :
- pour l’éveil, il est à supposer qu’il s’agit soit de solliciter le capital restant d’activité cérébrale du sujet, soit de favoriser le développement de nouvelles connexions,
- l’état de coma se caractériserait peut-être par la survivance de la réceptivité sensorielle, alors qu’il n’existerait pas de possibilité d’association ,
- l’éveil n’est peut-être pas seulement une réponse isolée à un stimulus, mais la mise en œuvre et le résultat d’un processus dynamique global.
Partant de ces éléments théoriques, et de la constatation d’une réactivité spécifique à un environnement familier, nous avons décidé de considérer davantage la personnalité du sujet pour la mise en oeuvre de nos stimulations sensorielles. Un questionnaire a été élaboré : on demandait à la famille des éléments biographiques concernant le patient, en cherchant à dégager ses pôles d’intérêt et ses goûts propres. Ce questionnaire était rempli pour chaque entrant.
Il s’agissait d’adapter qualitativement les stimulations à l’individu, et, au-delà, la réflexion nous permet de constater qu’il s’agissait véritablement de s’intéresser au patient lui même , de lui donner une existence et une reconnaissance en tant qu’être vivant et réceptif.
La démarche devient alors véritablement thérapeutique. On demande à la famille de constituer elle-même un enregistrement composé des musiques préférées du patient, et de sonorités familières. On met ainsi au premier plan la prise en compte de l’affectivité liée aux goûts musicaux du comateux.
Des séances de stimulation sont alors organisées : le matin, à heure fixe, et pendant un temps relativement court (10 minutes) eu égard à la fatigabilité des sujets, on passe à ceux-ci, individuellement, les enregistrements ainsi réalisés. Ceci s’accompagne d’un rituel fixé qui donne au comateux des points de repère : heure identique, toujours les mêmes personnes. Le but est de favoriser les retrouvailles du comateux avec son identité. En effet, une des hypothèses de travail est que le traumatisé subit dans le coma une dissolution de son identité et de sa personnalité.
En plus de la cassette familière, l’équipe soignante fait de temps à autre entendre au sujet une autre cassette qu’elle a composée, faite d’autres musiques,afin de solliciter l’attention par la nouveauté et l’effet de surprise.
A travers ces protocoles spécifiques à chaque comateux, il se dégage une dimension nouvelle dans la thérapeutique mise en œuvre : l’importance de l’aspect relationnel du contact soignant-soigné, et par suite l’importance de l’attitude de soignant, la qualité de sa présence auprès du comateux.
Au total, cette phase a permis de déterminer véritablement la place de la musique, d’une musique comme médiateur relationnel dans l’approche du patient.


Stimulations, relation et éveil : troisième phase

La musique est placée comme une stimulation sensorielle en vue de l’éveil, et comme un médiateur relationnel. Elle s’inscrit donc dans une trame de stimulations très diverses (visuelles, auditives, olfactives, gustatives, tactiles et kinesthésiques), et dans une démarche de re-création d’une identité et d’une relation.
Le contexte et l’environnement sont personnalisés, la chambre devient un lieu où le patient peut retrouver un cadre familier, où on s’adresse à lui comme à une personne, où les contacts ont valeur de relation individuelle et spécifique. Les stimulations se greffent sur cet environnement comme un événement.
A ce stade, la stimulation musicale est assortie d’une pratique du langage où le soignant reconnaît qu’il s’adresse à quelqu’un qui entend et qui comprend. La relation se développe et s’affine, et la réflexion en équipe porte sur la qualité de celle-ci. La musique des instruments se lie donc et se complète de la musique des paroles.
En 1983, un apport supplémentaire est intervenu lors du passage d’une stagiaire, musicothérapeute. Cette période a en effet, permis de recentrer l’action sur la réceptivité musicale propre, en tant qu’elle diffère qualitativement de la réceptivité au langage. Un bénéfice tiré de cette donnée théorique est que le soignant peut prendre conscience que la mélodie de la voix compte aussi bien que les paroles dites. Ainsi, le chant des soignants a son importance, notamment lorsque le contexte s’y prête (lors de la "cérémonie" du bain , par exemple).


Conclusion

Si la musique retrouve sa juste place comme élément d’un ensemble, et si la prétention de "musicothérapie" demeure bien sujette à débat, ce médiateur sonore garde une place privilégiée dans l’approche du réveil des comateux. Il est vecteur de la parole,agent prépondérant du rétablissement d’une relation. Mais de plus, la musique en elle-même, choisie de façon adaptée aux goûts du patient, peut mobiliser des affects qui contribuent fortement à déclencher chez lui, ce cheminement progressif qui doit le ramener à la conscience et à son identité. C’est donc un support qui apparaît essentiel, lorsqu’on est conduit à penser que le comateux doit désirer se réveiller pour qu’il en soit ainsi. Nous tentons donc d’apporter au patient, avec une relation de qualité, des échos de sa propre musique.


Mauricette Lemercier
Docteur en psychologie

24 rue de la Bretonnerie
45000 Orléans


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