Mauricette
Lemercier

Docteur en psychologie

Mauricette Lemercier

SPIPL’écrit autobiographique des toxicomanes

Art et thérapie n°26 / 27
Le pont des associations n°135

juin 1988

On dit de tout écrit qu’il est autobiographique, quel que soit le niveau de fiction où s’installe son contenu. Dans les autobiographies, le fait en est énoncé comme un cadre. Mais cela ne donne, apriori, aucun renseignement sur la finalité, le contexte et surtout la dynamique de ces écrits. Quelle injonction pousse à écrire sur soi ? Là où la mode introduit nombre de littérateurs dans le travestissement romancé de leur vie, certains toxicomanes viennent inscrire une mise à nu très privée de leur vie avec la drogue. Ne s’agirait-il pas dès lors d’un processus d’évaluation, lié au fait d’écrire, qui rend compte d’une approbation de ce qu’ils sont, d’une historisation de leur espace toxicomaniaque ?

Nous avons lu et réfléchi à partir d’une dizaine de livres écrits par des toxicomanes sur leur rencontre avec la drogue. Les époques sont diverses, les produits aussi. Chacun témoigne d’un rapport très individualisé avec l’usage de drogues. Ce qui fait lieu commun, c’est le caractère d’horreur et de fascination (causes probables des faveurs des lecteurs) que revêtent les récits, de l’ordre du "regardez jusqu’où je suis descendu, de plus en plus bas, et ne faites pas comme moi." Ainsi , en apparence, les livres représentent l’exposé d’un modèle... à ne pas suivre, et avec quelle ambiguïté. Il s’agit d’une narration, d’un récit qui d’ailleurs débute avec le commencement de la toxicomanie. C’est fort, c’est dur, impressionnant ou rebutant ; en tout cas le lecteur pressent le caractère diabolique du vécu. Mais ni la pensée ni les affects n’émergent de textes souvent morbides, où l’éprouvé remplace Je sentiment, où le mythe prend le pas sur l’expérience.

Contenu des autobiographies

Le temps "avec la drogue"
Lorsque nous entendons "avec la drogue", nous reprenons de façon brute la terminologie des toxicomanes : il s’agit du temps où la , drogue se trouve présente. dans l’injection ou la prise en général. dans ses effets. dans le manque. dans la recherche et tous ses à côtés.
L’intronisation du primat de la drogue s’instaure telle une césure dont le premier terme serait absent. ou comme un départ, dont le lieu quitté se verrait rejeté dans l’oubli. Toujours est-il que la prise de la drogue, dans la rencontre initiatique et ses avatars répétitifs. s’inscrit pareille à l’ouverture sur une quête. Quête d’absolu, d’idéal. d’un monde parfait libéré des contingences du corps et du reste de l’univers. Il s’agit d’aller au-delà des limites, vers un monde merveilleux, une béatitude intouchable, le bonheur d’un amour infini. Partir, rechercher la gloire perdue : ainsi s’échafaude le spectre d’une nouvelle naissance à conquérir. Partir c’est le son dévolu au toxicomane : entrer en soi, en sortir, quitter son corps, quitter la réalité pour un voyage sans distances.
L’histoire autobiographique - histoire au sens de tracé, sans valeur temporelle - débute dans la passivité : on a connu l’incitation, la tentation, l’invitation à essayer. par amour, par ennui, par refus. Les événements s’agencent dans une réaction en chaîne où la fatalité, valable pour tous et banalisante à souhait, serait le moteur qui aboutit à l’emprise irrémédiable. Dans ce qui est plus un scénario qu’une chronologie, les difficultés existentielles antérieures sont convoquées dans une causalité stéréotypée, simplifiée, non élaborée en tout cas, et non mise en question. Tout ce qui apparaît autour du toxicomane au moment de l’initiation (les parents, le quartier, l’école. le monde) fait l’objet d’une lapidation sans nuance : tout est mauvais, tout est à jeter, justifiant l’instauration d’un rapport à la drogue comme fuite inévitable. Dès lors, il n’y a plus de temps que le présent, marqué et martelé d’un pseudo-rythme répétitif, alternance de phases planantes et de situations de manque. Dans cet éternel présent, où l’on demande comment parler de temps vécu, l’éprouvé psychique se verbalise de façon variée dans une peinture tumultueuse où l’affect semble malgré tout jouer à l’Arlésienne.

Des oscillations entre l’envahissement par le produit et la vacuité du manque naissent des perceptions de franchissement des limites du corps, de pénétration par le feu, ou des sensations d’étrangeté, de solitude, de vide glaciaire ou de dégoût, de lassitude et de faute. Aux confins de la perte d’identité -"je ne sais plus qui je suis" "je ne suis rien" -naît le doute : ni l’univers de la prise de drogue, ni l’univers où l’on redescend ensuite, n’apparaissent réels ni sûrs. Si le dégoût de soi peut se projeter sur l’ailleurs, l’ennui, lui est récurrent et justifie la "relance" qui conduit, sans futur perceptible, vers la recherche inlassable de cet excès où la sensation peut encore prendre forme et substance. Quant à la passivité, elle permet de balayer temporairement le champ clos des menaces de mort, de la culpabilité, du sentiment de la faute inexpiable.

- Le corps secoué, perforé, parfois mutilé, recueille aussi bien la chaleur du produit que le brasier du manque. Il maigrit et s’affaiblit, s’infecte, métabolise ou rejette. Il n’en est parlé que dans le mouvement d’emplissage ou de déplétion, au moment où change le statut du couple toxicomane-produit. Il est alors perçu soit menacé, soit contraignant, masse toujours déva
lorisée, sinon il est dans un ailleurs, dans un autrement lointain, plus espéré qu’imaginé. Au total, dans la phase statique, planante ou de manque, le propos est plutôt de l’ordre de : "je m’en fous si je le bousille... pourvu que je ne le vois pas pourrir".

- L’autre, à l’évidence c’est la drogue, comparée à une prostituée, une maîtresse, celle avec qui l’on est au corps à corps. La phraséologie en rend compte : "je voulais savoir à qui j’avais affaire ; "le trichlo, c’est mon ami... Les autres, eux ne sont pas là chaque fois que j’en ai envie", "la drogue n’est pas responsable, je ne lui en veux pas", "elle ne prendra pas le dessus, cette fois...".

A y bien regarder, cette drogue, dans le discours du toxicomane, s’habille de tous les atours de l’objet, réceptacle privilégié "d’haine amour" ... En calque négatif, lors de la cure, il semble bien d’ailleurs s’agir d’un tiers absent, qui ne parle pas mais à propos de qui l’on parle .

- Le statut du reste du monde se voit alors figé, hiératique : soit à l’effigie du commandeur, ersatz de surmoi, excluant, rejetant, sou en bloc massif dont le toxicomane se sent extérieur, celui de la normalité, ce néant opposé à la "jouissance" dans la fusion au produit. Le "ma condition de drogué" fixe le toxicomane dans un étiquetage social de la discrimination "profession = drogué", "je réendosse mon uniforme de drogué". Soit encore, le toxicomane s’essaie à reconstituer un bout de corps social, superficiel, le "monde hétérogène de mes semblables", où se tente une démarche d’identification, ou plutôt d’assimilation au corps constitué que serait le "sousensemble exclu -drogués".

Un temps vécu "sans la drogue"
La situation de non intoxication actuelle se présente en gros, le plus souvent, comme une situation par défaut où l’essentiel se constituerait dans l’absence, à savoir le produit et son lien avec le toxicomane. Les phases d’arrêt du toxique relatées dans les autobiographies répondent à des images de vide, d’ennui, d’un agrippement au rêve de la normalité, invalidante, mais réintégratrice. Deux situations particulières mettent en jeu les partenaires judiciaires ou médicaux du trajet toxicomaniaque : la cure et la post cure.

- La cure, ça veut dire décrocher, de gré ou de force, dans la violence qu’on se fait ou dans la contrainte passive, en instantané, un instantané susceptible de gommer la situation antérieure et, par magie, d’instaurer un ordre nouveau où tout serait possible. La cure intervient dans un creux de dégoût, d’échec, de peur souvent. Ce qui frappe, c’est que rien n’est dit du sevrage, sinon parfois pour rejeter sur les soignants toute la violence dont il est porteur. Il faut ne pas penser, dé-penser, se refuser à analyser ses impressions car elles mèneraient au désespoir ou à la folie . Plus encore, il semble nécessaire de se plier passivement au mouIe de ce que l’autre tout puissant est censé exiger : dire ce qu’il souhaite, sans être authentique, au risque de passer pour fou, tout accepter, tout croire, souffrir en se reconnaissant coupable ou jouer à cache-cache pour le tromper.

Le souvenir, les sentiments ? Absents de marque, au même titre qu’une relation positivement investie avec ceux qui, dans ce cadre, sont réputés soignants. Le protocole remplace le lien, et le vécu persécutif domine. D’ailleurs le lien imaginaire, c’est avec l’objet drogue qu’il se tend, dans un être-absent l’un à l’autre, dans la représentation des bienfaits perdus ou de retrouvailles à venir.

- La postcure, par contre, c’est une mise en scène à peaufiner : les soignants "curateurs" interviennent dans les demandes de postcure, en tant que stimulants à en accomplir la démarche.

A travers les lettres de toxicomanes sollicitant une postcure, nous lisons plus que jamais l’essai de se conformer à la supposée attente de "l’équipe" concernée. La demande ressemble à une offre où le toxicomane cherche à se vendre, comme le bon objet clivé qui aurait rejeté la part mauvaise -la drogue -au dehors. Le passé est délivré tel un curriculum, une fiche technique. Lui succèdent la confession, les événements toxicomaniaques, puis le dégoût, la peur, la culpabilité et le désir de s’en sortir. Une formulation du type CQFD où apparaissent en usage impudique la rationalisation, l’essai séducteur, le plaidoyer ou la provocation. Le demandeur échafaude une démonstration qui dénie la répétition, refuse l’histoire et situe le moment de la postcure comme une fin, un "happy end". Il s’agit de croire, sans aucune représentation de durée ou d’espace "postcure" qu’on va y puiser la rédemption, la réparation ou la disculpation par une espèce de délégation de pouvoir aux soignants situés en un corps sécurisant. Notamment s’esquisse à ce stade l’engagement à rentrer dans le rang de la normalité, en reniant, à défaut d’un impossible deuil, l’objet réel voué au statut redoutable de support de toutes les projections négatives.

Forme de l’autobiographie

A lire au pied de la lettre ce qui précède, reflet esquissé des écrits de toxicomanes, on reste sur sa faim. D’abord tout ce qui est dit, on le sait déjà : les cycles d’élation et de douleur, l’extériorité au monde de l’homme toxicomane, le vécu d’un présent figé, les faux-semblants du décrochage...
Tout cela ressemble à une ritournelle, à la retranscription lassante d’un rituel vide et sans expression d’une pensée. Il est clair que l’autobiographie relate des événements enchaînés et enchaînants. Donc pas de phénomènes (en tant qu’il seraient action transformatrice du milieu), et a fortiori pas d’expériences (en tant qu’il y aurait interaction entre phénomène et sujet). De plus, on voit bien, sans surprise, ce qui se départit dans celte pseudo-histoire, du symptôme agi et du couple toxicodrogue. Au pire le ressenti, l’éprouvé relève plus du percept que de l’affect reconnu comme sien par le sujet, et l’enfermement dans le rite paraît n’avoir d’égale que l’inauthenticité des demandes de "visas de sortie" formulées auprès de vagues "légiférosoignants".

Pourtant, dans le non-dit se profilent des absences, des non relations, des non reconnaissances de la part de ces derniers. Pourtant, et surtout, il se trouve que le texte écrit est bien là, témoin irrécusable d’un moment et d’un acte du dire. Dans ce discours qui s’essaie à transmettre, c’est moins le contenu, non communicable, en tant qu’expérience, d’une conscience à une autre, qui importe, que l’action de dire, support de l’ineffable et ébauche d’un échange. Ecrire son autobiographie, pour un toxicomane, c’est en quelque sorte déposer un espace jusque là sans repère dans l’ordre de chronologie. donc de temps. De ce bâti issu d’un besoin mal cerné, original et propre à certains individus, le sujet peut émerger, enfant du lien entre l’écrivant et son texte, restaurant vis à vis de ce qu’on peut dès lors appeler un temps vécu, une historicité fécondante de sens .


Communication de Madame LEMERCIER, Directrice de l’association pour l’Ecoute et l’Accueil des Toxicomanes d’Orléans, dans le cadre d’une réflexion sur l’Autonomie et la Dépendance, en date du
12 avril 1994. Association APLEAT
1 rue Ste Anne 45000 Orléans.
Article issu de la revue Arches de janvier 95, Revue des URIOPSS Auvergne-limousin-Centre.


Bibliographie
Guy Champagne : "Après la drogue" -Points 1970
Timothy Leary : "La politique de l’extase" -Fayard 1979
Marie-Gisèle Landes-Fuss : "Une baraque rouge et moche comme tout, à Venice, Amérique" Gallimard 1982
Yves Salgues : "L’héroïne : une vie" -J.C. Lattès 198.
Dani : "Drogue la galère" -Michel Lalont 1987
"Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée.. : -Mercure de France 1987
Gaëlle : "Mon coeur s’est suicidé" -La Découverte 1986
Collection "Ca lamity Jane Héro" : "L’étoile Blême : les drogues disent" Lieu Commun 1987


Mauricette Lemercier
Docteur en psychologie

24 rue de la Bretonnerie
45000 Orléans


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