Mauricette
Lemercier

Docteur en psychologie

Mauricette Lemercier

SPIPMélopée, épopée, chant du mot…
ou l’Acadie parlée d’Antonine Maillet

Art et Thérapie N°26/27

juin 1988

Montréal, 6 octobre 1987
Au théâtre du Rideau Vert, on donne « Margot la Folle », d’Antonine Maillet. Dans la salle, l’auteur : merveilleuse occasion de lier connaissance avec cette femme, surtout connue en France depuis son prix Goncourt de 1979 : « Pélagie-la-Charette ».

Montréal, 7 octobre
Je suis reçue par Antonine Maillet qui a accepté de m’accueillir, pour un entretien chaleureux qui, à son image, sera plein de vivacité, d’ouverture, et absent de tout formalisme, Cet entretien nous permet de comprendre mieux ce qu’elle représente et poursuit dans son œuvre. En effet la lecture de ses ouvrages appelle nombre d’interrogations, au-delà du charme « exotique » pour nous « maudits français », qu’exhalent ses romans et ses pièces de théâtre, En premier lieu, qui est cette petite femme active, pétulante et malicieuse qui a su conjurer « l’exil provincial » où sont tenus en France les auteurs canadiens ? A travers cette langue étrange, aux accents étonnants et vaguement familiers, mâtinés comme à renvie de Rabelais, de campagne et des noblesses d’un langage perdu, quel message de lumière et de profondeur, de sagesse et de sécurité, de force et de poésie, d’histoire et de culture populaire Antonine Maillet veut-elle promouvoir ?
Enfin plus que tout. quelle essence et quelle genèse quel destin et quelle vérité président à ce retour (comme au pays perdu) vers une langue (accents, grammaire, syntaxe et sens...) si menacé d’écrasement sous le colosse anglo-français, si confinée dans sa richesse d’îlot perdu. si liée à une histoire, à un milieu, à une société dont l’oubli paraissait devoir s’emparer ?

Femme, écrivain .. et Acadienne
« A la fin d ’août, j’étais chez moi sur la côte atlantique, sans penser à mal et en joyeuse compagnie,regardant la mer et la vie se dérouler sans histoire... Quand j’ai ressenti un bond au cœur, genre coup de pied au ventre qui vient de nulle part, sinon du destin... »
Telle nous apparaît Antonine Maillet, épicurienne et chaleureuse, active et sans préjugés - à l’ère d’un féminisme d’aloi douteux - mais aussi tendue vers l’interrogation du temps, du monde intérieur, des origines et des présages.
Née en Acadie (Nouveau Brunswick), sur cette terre engagée en rostre sur l’océan, tendue en proue et en regard vers la vieille Europe, Antonine Maillet vit en panic à Montréal, et s’est fait batir sur sa terre natale un phare où elle habite l’hiver,le temps de ses gestations littéraires. Ainsi explique -t-elle, j’écris dans mon phare, dans un grenier, dans les hauteurs ; j’ai besoin d’être proche des étoiles, là où l’on voit les horizons à leur dimension maximale...
Conférencière, écrivain, professeur de littérature, spécialiste de Rabelais, elle débuta, enfant, par des poèmes et des contes. A vingt ans, « Pointe-aux coques » -inaugure une carrière littéraire de romans et de théâtre.
Roman, théâtre ? Pas si sûr, qu’il soit possible de réduire à une appellation, à une nomenclature cette oeuvre originale, intimement liée à l’Acadie qui... « se cherchait un héros qui nous dira ce que nous sommes et nous le dira dans nos mots... »
Foisonnante d ’anecdotes et d’épopée, frémissante d’accents à demi oubliés, d’un langage populaire et vivant, l’écriture d’Antonine Maillet puise sa force dans le quotidien et dans la grandeur muette d’un peuple qui pensait « ne plus savoir parler ». « ...Tout ce que nous racontent les livres, nous l’avons connu et vécu chez nous (...) nous n’avions pas d’Iliade (...) mais nous avions nos contes et légendes. et si vous saviez tout ce qu’ils racontent.
Antonine Maillet se raconte dans ses œuvres, à travers des figures, des scènes enracinées à sa terre, des traits d’une réalité intensément vécue.Mais à travers son dire, marqué d’humour vigoureux, de verve allègre, suave de touches folkloriques,à travers les alliances d’émotion dramatique, de tact impressionniste, de réalisme décapant, cette femme acadienne dépasse sa propre genèse pour convoquer l’essence même d’un peuple, dans une alchimie où la peinture de mœurs voisine avec une méditation sur l’existence, où la prophétique s’enracine dans la quête des origines.
Nous dirions de ce chemin littéraire qu’il évoque, éclaire et réveille l’âme d’un peuple ; peuple d’Acadie si discret et si universel, tant oublié, et éternel.
Michel Tétu, dans la préface de « La Sagouine », exprime la place d’Antonine Maillet dans sa dimension de « Colporteur d ’un langage » ; (...) « Un langage populaire (...) ; la génération qui le parle, le façonne en récupérant dans ses schémas de pensée toutes les inventions et découvertes qui alimentent la suggestion et la projection de . l’avenir. »

Une langue découverte et pressentie
Antonine Maillet évoque les sources de la langue acadienne avec ferveur.En usage au XVIe et XVIIe siècles, cette langue, dit -elle, est un trésor qui s’anglicisait. Les gens imaginaient ne pas savoir parler. Or il existe une syntaxe,un vocabulaire, des choix d’images, un accent, une intonation. Et aussi des proverbes, des dictons de la sagesse populaire naturelle...Tout cela, on l’a conservé car il n’y a pas eu d’académiciens (Malesherbes, Vaugelas...) pour purifier la langue et l’appauvrir.
Cette langue, riche en mots proches du latin, les Acadiens « n’ont pas su qu’elle était riche ».
« Alors on essaie de sauver le meilleur et de l’introduire, l’incorporer à la langue moderne francisée, en gardant le vocabulaire et la syntaxe primitive ».
Cette langue, Antonine Maillet en plaide la noblesse conférée par ses sources, et sa vitalité justifiée par l’usage.

...Des mots
« Je sème des mots anciens et je regarde ». Des mots qui viennent de Vendée, du Poitou, de Touraine, d’Anjou, de Bretagne ou de Charente. Des mots de Rabelais (500 mots de la Sagouine s’y retrouvent). « Il y a des mots marins », dit -elle ;
« gréer une mariée (pour ses noces)... » , « amarrer les chaussures... un amarré
culturel... » et aussi « s’affaisir (= ça dégoute, ça écoeure)... » (qui vient du Vendéen ça fait ire).
Au-delà des illustrations,le choix des mots par Antonine Maillet repose sur l’écoute intérieure. « Je fais un choix ; quel serait le mot exact pour dire ça ? » Parfois, « il y a une subtilité à l’intérieur des mots,je les crée, et il se trouve qu’ils existaient. Ils étaient dans ma mémoire inconsciente ». Les mots dit-elle, sont vieux et profonds ; leur redécouverte nécessite de créer une charge émotive intense ; alors, il apparaissent. Plus encore, évoquant Jung, Antonine Maillet propose une lecture « génétique » de la naissance des mots : « Jung disait que la mémoire se trouverait dans les gènes. Moi j’avais les mots à l’intérieur... J’avais en moi les mots que ma mère avait quand j’étais dans son ventre... Je suis l’héritière d ’une tradition orale et... Je puise dans le langage universel ».

...De la grammaire
Il s’agit bien d’une langue, vivante et témoin d’un milieu, d’une histoire et porteuse de racines. « La langue, je l’’ai entre les doigts... » « J’y vais à l’oreille, je sais quand je peux dire... » « Mais il existe des règles, ce n’est pas n’importe quoi : il ne s’agit pas de transcription au son, mais d’une transcription phonétique avec des règles grammaticales : par exemple neyer, nayer pour noyer, s’appuyant sur Rabelais. De même, chez Rabelais, « par » est mis pour « per » « ou « pour « 0 ». Ainsi on écrit par saune pour personne. Même si pour les Acadiens, qui le disent, à la lecture ils ne le comprennent pas tout de suite. Il faut rentrer dans le bain de cette écriture ».
Antonine Maillet estime que la reconstruction de l’écriture à partir du langage oral populaire nécessite une compréhension de l’intérieur, une immersion dans le milieu originaire. « On ne peut s’improviser dans la langue... J’écris en français acadien, j’ai la syntaxe acadienne... Il y a le français de partout, mais avec un accent particulier, un choix d’images, des mots, une syntaxe qui en font la personnalité propre... »

Des êtres, des scènes, une vie

...Des personnages
L’écriture, qui s’enracine dans le milieu, fait apparaître, ou plutôt réapparaître des sujets qui forment la trame pluricentenaire du peuple acadien, dans sa vérité de nature. Antonine Maillet parle moins de création que d’enfantements nés du bouillonnement social de son pays.
« Je n’invente pas les personnages,je les découvre. Je suis plus Christophe Colomb que Lavoisier.. » . « Je les porte en moi...en connais pas la provenance, mais je la découvre après coup... Plusieurs de mes personnages sont inspirés des personnes de la réalité depuis ­mon enfance... Des personnes qui surgissent en moi... » Il s’agit de personnages sur qui elle pourrait mettre un nom précis, comme la Sagouine, ou de figures nées d’un mélange « universel », comme Pélagie, « figure de toutes les héroïnes du monde, qui ont ramené des gens au pays, en Acadie ».
Selon une expression locale, Antonine Maillet dit : « les choses nous pensent... Les personnages me pensent (c’est-à-dire « m’habitent »)…Ça me crée ». Elle ajoute : « Je sens dans le ventre la conception des personnages, il me faut neuf mois pour voir un personnage Ce sont mes enfants imaginaires »

...Des êtres vivants
Pour Antonine Maillet, les hommes font contrepoint aux femmes. Les hommes, tel Bélonie, détachés et peu préoccupés du quotidien, sont témoins et mémoire. « Par leur racontage, ils obligent le monde à changer ». Bélonie, dans « Pélagie-la-charette », est le vieux rêveur face à la femme d’action, il cherche à comprendre le mystère, il est hanté par l’idée de la mort, de l’au-delà, à travers des valeurs souterraines, éternelles ». Antonine Maillet inscrit derrière chaque personnage une pan de sa vie, de ses préoccupations propres.En regard,sa mise en scène des femmes,et singulièrement de « La Sagouine », illustre son vécu à la fois détaché, malicieusement analyste d’une société qui l’entoure, critiquant avec une lucidité proche de la férocité. et impliquée « politiquement » dans la mise au jour des injustices.des clivages,des rivalités d’ordre social. philosophique, métaphysique ou religieux. Ainsi « La Sagouine » oppose -t-elle sa classe sociale,.son tempérament, sa philosophie, aux « Saintes » qui apparaissent sous l’aspect de Tartuffes, Ainsi Catherine (dans " »Margot la folle ») est-elle aux prises avec la rivalité métaphysique, mort et vie opposées, elle doit lutter contre le destin.

...Une écriture, un témoignage
Antonine Maillet plaide qu’un écrivain fait ce qu’il peut, que l’on ne bâtit pas une histoire inconsciemment,qu’il existe des règles. Aussi installe-t-elle les personnages « découverts » dans des scènes de vie, dans des affrontements, dans le berceau mouvant de l’univers acadien. Personnages entiers et riches ou gens non nommés, mais érigés en symboles d’un statut, d’une position sociale... Tous ces gens puisent leur vitalité, leur réalité et leur consistance d’une genèse attachée à l’alchimie réalisée par Antonine Maillet dans l’ensemble de son œuvre : l’art de tirer de la terre, du passé, de l’oubli, des figures témoin, qu’elle a su voir et habiter pour nous séduire et redonner vie à cette terre qu’elle aime.
Si vous passez par là, et que vous l’écoutez, peut-être comme moi guetterez-vous derrière la pane le bruit des pas de la Sagouine, de Margot, de Bélonie ou de Maria Agélas...

QUELQUES OUVRAGES D’ANTONlNE MAILLET
- Maria Agélas. Roman acadien
Léméac, Ottawa 1973
- Gapi et Sullivan
Léméac, Ottawa 197 3
- La Sagouine
Pièce pour une femme seule.
Léméac. Ottawa 1986 -
- Margot la Folle
Léméac. Ottawa 1987
- Garrochés en paradis
Léméac. Ottawa 1986
- Pélagie-la-Charette
(Prix Goncourt)
Léméac. Ottawa 1979


Mauricette Lemercier
Docteur en psychologie

24 rue de la Bretonnerie
45000 Orléans


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