Mauricette
Lemercier

Docteur en psychologie

André FERTIER
Mauricette LEMERCIER
Service du Dr CABROL, Fleury-les-Aubrais

SPIPUn atelier de musique dans un pavillon d’hospitalisation d’enfants

Art et Thérapie N°8/9

décembre 1983

Un atelier de musique a été mis en place dans un pavillon d’hospitalisation où vivent des enfants psychotiques, autistes et grabataires. Avant l’ouverture de cet atelier, plusieurs mois de préparation furent nécessaires durant lesquels discussions, élaboration de projet, et exercices corporels, vocaux et instrumentaux se succédèrent.

L’atelier fut nommé "lieu ouvert" à tous les enfants du pavillon et à tous les soignants de l’équipe, sans obligation de régularité (les équipes infirmières tournant selon le système de la grille horaire).

L’atelier fonctionne à un rythme hebdomadaire, sous la responsabilité de deux personnes : un musicien et une psychothérapeute. Le projet qui le sous-tend est celui d’une communication, avec ses deux versants, d’écoute et d’expression, entre les différentes personnes présentes ce jour-là.
La matinée consacrée à l’atelier de musique se divise en trois parties : . D’abord une séance préparatoire entre adultes, qui consiste en exercices respiratoires et corporels inspirés du yoga et des méthodes d’expression corporelle, en exercices d’échauffement vocal (méthode indienne) et parfois en exercices rythmiques aux percussions.
Ce travail préparatoire a pour but de diminuer les tensions accumulées lors des tâches matinales et routinières du lever et de la toilette, et de créer un contact différent entre les soignants, sur un mode plus réceptif qui leur permette d’accueillir les enfants et de répondre à leurs propositions corporelles et vocales (ou cris et stéréotypies gestuelles) .
Le nombre d’adultes varie de trois à sept selon les séances.

- Le deuxième temps est l’atelier proprement dit qui, avec les enfants se caractérise par la délimitation d’un territoire sonore. Ce territoire se concrétise par une bande enregistrée qui diffuse un bruit de vague sur lequel viennent s’ajouter des bruits naturels tels que vent, orage, cris d’animaux, chants de baleine, etc.
Les enfants sont tous invités, les grabataires sont portés dans les bras. Les chaises roulantes restent à l’extérieur de la pièce, les chaussures à l’intérieur, près de la porte. Les instruments de musique (percussions, embouts de flûtes, appeaux, gong) se trouvent disposés ici et là.
- Enfin, le temps de l’analyse est indispensable après la séance. Les adultes qui y ont participé essaient d’analyser leur vécu. Passage difficile et nécessaire à la verbalisation des affects. La mise en mots permet de construire l’histoire du groupe et de ne pas se cantonner dans l’indicible de la fusion et du " bon groupe ".
L’analyse musicale avec le repérage des rythmes les plus utilisés lors des séances, est réalisée dans un temps ultérieur. En effet, s’il n’y a pas d’observateur dans cet atelier, un micro enregistre les séances et sert de mémoire objective à la production sonore et musicale du groupe.

Dans la pratique de l’atelier, l’originalité se fonde sur l’ utilisation de l’enregistrement, que nous appelons la bande sonore.
Cette bande, déroulée du début à la fin de la séance, constitue une toile de fond qui délimite un territoire sonore spécifique à l’atelier. Cette bande est constituée, rappelons le, d’un bruit de vagues avec en superposition discontinue, des bruits d’eau et d’animaux.
Nous avons choisi un bruit de vague, en tant qu’il est un bruit blanc, c’est-à-dire pour citer Murray Schaffer dans " le paysage sonore ", un bruit dont " le spectre des fréquences correspond à l’étendue intégrale du champ auditif soit 20 à 20000 hertz ". Le bruit blanc se caractérise non pas comme une juxtaposition de sons mais comme une " unité primordiale " (Murray Schaffer) matricielle. Cette unité matricielle, par la richesse de son spectre, englobe les phénomènes sonores propres à chaque individu. Or, nous voulions précisément trouver une structure sonore qui soit repérable dans la nature et dans le corps humain et soit hors de toute emprise culturelle.
De plus, au niveau du rythme, la bande sonore s’apparente par l’utilisation de bruits de vagues, aux rythmes biologiques et naturels.
Dans cette bande, l’utilisation privilégiée des basses fréquences favorise la sensation d’enveloppement et d’immersion. Les sons dans les basses fréquences, imprègnent plus intimement l’auditeur car la localisation de la source est plus difficile. Un effet relaxant y est également observé.
Nous favorisons ainsi l’accès à la dimension fusionnelle du groupe. Enfants et adultes se plongent dans un bain archaïque, c’est-à-dire en deçà du langage et des structurations musicales culturelles.
Pour ce qui est des instruments de musique utilisés par le groupe, nous avons choisi des instruments(gong, percussions à peaux, cymbales) émettant des sons,dont la structure se rapproche également du bruit blanc.
En outre, le phénomène de bourdon (il s’agit je vous le rappelle d’un bruit blanc dont une tonique est prédominante et maintenue dans le temps), qui émane de ces instruments, suscite une écoute et une perception déconnectées de l’intellect.
Passons maintenant à l’analyse musicale des quelques 60 séances que nous avons vécues.
Au cours de ces séances, un temps rythmique apparaît, domine et devient l’axe moteur. Il a été mesuré aux environs de 70-80 pulsations à la minute, ce qui est par ailleurs le temps du rythme cardiaque moyen. Nous avons pu observer qu’il détermine de façon privilégiée une expression vocale et motrice dans le groupe.
Les premières séances se limitaient à la production des pulsations simples (à la noire). C’est le niveau habituel des enfants grabataires aptes à marquer un tempo rythmique lent mais incapables de produire des structures rythmiques élaborées.
Vers la dixième séance, apparaissent en outres des pulsations multiples de la pulsation de base (croches, double-croches), essentiellement chez les enfants psychotiques.
Progressivement, on voit se mettre en place une structuration plus calme. Puis au fur et à mesure, les séquences structurées deviennent de plus en plus longues, avec une acceptation plus grande des silences. Vers la 40e séance. le groupe peut fonctionner sur un tempo abstrait c’est-à-dire non concrétisé par un instrument et jouer une mélodie lente sur le soutien d’une pulsation rapide.
Nous éprouvons aussi le plaisir de jouer ensemble des rythmes sur un tempo commun et de jouer avec l’accélération ou le ralentissement de ce tempo.
Quant aux rythmes eux-mêmes, nous remarquons qu’ils sont souvent à quatre temps, tels ceux des revendications de masse (rythmes d’appel et d’affirmation). Cependant, le groupe ne s’y est jamais installé de façon univoque. C’est sur ces structures rythmiques que s’extériorisent les voix et les corps. L’expression vocale et corporelle se manifeste plus facilement quand le volume sonore est intense, avec des fréquences basses et un tempo proche de celui du rythme cardiaque.
L’expression est encore favorisée par une accélération du tempo ou une augmentation de volume sonore.
Les cris sont projetés sur la syncope du rythme.
Pour un enfant, Nicolas, les stéréotypies gestuelles disparaissent quand il émet un bourdon vocal tenu dans le médium et l’on constate alors une plus grande présence dans le regard et la relation.
Il est aussi intéressant de constater, dans les cris, les voix et dans le jeu des instruments (cordes du piano), des intervalles sonores naturels (octaves, quintes, tierces...).

De surcroît, chez certains, des mouvements se coordonnent pour réaliser une production sonore ; par exemple Martine, 12 ans, progresse d’une immobilité de départ vers un battement rythmique des mains puis au bout d’une quarantaine de séances, parvient à adopter le tempo. Commun avec certains instruments.
Tous les enfants du groupe ont exploré les objets musicaux soit par le toucher soit par le regard, mais quelques-uns seulement les utilisent comme instruments pour une musique ou un rythme. Les percussions sont préférentiellement choisies.
- sur le plan relationnel, au cours des séances, les enfants appellent souvent du regard ou du geste les adultes pour qu’ils jouent avec eux ou pour eux. Plusieurs d’entre-eux recherchent un rapprochement corporel avec les enfants, les adultes ou les instruments ; ainsi Nicolas, un adolescent de 15 ans,caresse et embrasse les enfants, amène la main d’un adulte sur les instruments pour le faire jouer ou encore colle l’oreille aux sources sonores.
Dans ce contexte de musique et de jeux, les rires fusent ; Cristina grabataire très déficitaire, se met à rire à certains sons, à certains mots.
Au niveau de la voix, les enfants qui parlent adhèrent aux chants et aux comptines que, d’eux-mêmes ils sollicitent ; Emmanuelle, non seulement apprend très vite toutes les chansons, mais demande encore, à la fin de l’atelier :"et demain ? ".
Ce sont eux aussi qui jouent volontiers de la flûte. Et ceux qui ne parlent pas élargissent le champ de leurs productions vocales qui dépassent leurs stéréotypies et deviennent ludiques. Nous citerons ici Sébastien qui formule son seul mot signifiant au son de la bande, ou Odile qui module des sons inédits.

En conclusion

L’atelier est né de la rencontre de deux personnes (musicien et psychothérapeute) avec un milieu institutionnel pesant du fait de la pathologie des enfants hospitalisés (autisme, psychoses déficitaires...) L’atelier ouvert à tous les soignants et à tous les enfants se déroule à l’intérieur même du pavillon afin d’y créer une dynamique transférentielle.
L’objet musical nous paraît adapté à ce but. En effet, il médiatise la relation du sujet à autrui en évitant l’écueil de la fascination imaginaire et aliénante. Il est l’objet extérieur favorisant la relation des soignants et des enfants. La rencontre s’effectue dans la matrice de l’ambiance sonore constituée des bruits blancs.
Il ne s’agit pas de privilégier la production musicale par elle-même,nous ne sommes pas dans le cadre d’une relation pédagogique et transactionnelle.
Il s’agit plutôt de permettre la circulation de la parole à travers l’objet musical, médiateur relationnel et transitionnel (entre le Moi et le non-Moi, entre le corps et l’image du corps). Les sons, les bruits, la musique furent l’enveloppe qui dès la vie fœtale a tracé les limites du Moi ; enveloppe dans le sens de bain et d’environnement sonore, mais aussi dans le sens d’une ébauche d’identité. Certains parlent d’identité sonore et de structuration imaginaire par la musique.
Le travail de l’atelier oscille donc entre la jouissance de l’écoute et les improvisations signifiantes grâce à la psychothérapie à médiateur musical ou musicothérapie.


Mauricette Lemercier
Docteur en psychologie

24 rue de la Bretonnerie
45000 Orléans


Création : Sébastien Pons | Réalisé avec SPIP | | Suivre la vie du site RSS 2.0