Mauricette
Lemercier

Docteur en psychologie

Mauricette LEMERCIER / Psychothérapeute
Andrée BARRE / Infirmière Psychiatrique
François de MECQUENEM / Infirmier Psychiatrique
Alain REIGNOUX / Infirmier Psychiatrique

SPIPDu psychodrame au théâtre

Art et Thérapie N°18/19

juin 1986


Historique

Il y a deux ans, une réflexion a été menée afin d’ouvrir le champ des prises en charge proposées à des enfants lourdement handicapés et admis à l’hopital de jour. En effet, si en dispensaire les enfants bénéficiaient d’activités thérapeutiques théâtrales, en hôpital de jour, cette pratique n’existait pas encore. Il a donc été décidé de parvenir à faire bénéficier ces enfants hospitalisés des mêmes pratiques que ceux vus sur le secteur. Au départ,il s’est agi de créer un atelier d’expression multiple alliant peinture, dessin, théâtre avec création de personnages, construction d’un scénario et d’accessoires de jeu. Compte tenu de la gravité des pathologies, chez les enfants hospitalisés le groupe s’est aperçu rapidement que le volet création de personnages, d’accessoires et d’objets serait trop ardu à mettre en œuvre. Il à donc été décidé de s’orienter vers un atelier de psychodrame.

L’équipe soignante se propose, dans cet atelier théâtre, qui se veut, en fait, un lieu de psychodrame, la création d’un espace et d’un temps repérables et structurants. Ceci importe grandement chez des enfants collés à la réalité pour qui les confusions entre eux et les autres, entre la réalité et l’imaginaire sont prégnantes.
Nous avons également recherché l’introduction d’un médiateur dans la relation enfant-thérapeutes, en l’occurrence le jeu, pour favoriser l’instauration d’un espace transitionnel indispensable à la dé-fusion et, dirions-nous, à la désaliénation.
Dans cet espace transitionnel, le jeu prend un sens parce qu’il y est analysable, en fonction des relations transférentielles et contretransférentielles qui s’y nouent entre enfants et adultes.
L’équipe responsable est constituée de trois infirmiers du service, initiateurs du projet. Trois d’entre eux s’en occupent depuis le début, et le quatrième, animateur d’un atelier similaire sur le secteur. est parti au bout de quelques mois.
Le trio infirmier est contrôlé dans son travail par une des psychologues du service, psychanalyste.
Les enfants,au nombre de cinq,trois garçons et deux filles de 8 à 13 ans, ont été choisis en fonction de leur accession à un langage suffisamment structuré pour leur permettre d’exprimer des scénario Une enfant cependant parle avec difficulté mais elle a une expression non verbale d’une grande richesse et mime ce qu’elle veut dire.
Il s’agit d’enfants psychotiques dont aucun n’a accès à la lecture et il l’écriture courante, Quatre d’entre eux sont « issus »de l’hôpital de jour lui-même, et une fillette est hébergée à plein temps. Des locaux sont mis à la disposition du groupe :
- une grande pièce séparée par un rideau qui délimitait un espace où se faisait l’élaboration de l’histoire. l’autre étant réservé à l’exécution du scénario.
- dans l’espace jeu,on trouve une maison,avec des escaliers donnant accès à une mézzanine. La consigne donnée définit les principes de l’atelier :
- un enfant est sollicité pour raconter une histoire. 11 distribue les rôles. et l’histoire est jouée, s’il obtient le consentement du groupe.
on fait semblant, car il s’agit d’un jeu et l’on peut tout dire.
Il est interdit de casser, de faire mal à soi-même et aux autres,
L’interdit a été reverbalisé chaque fois que cela s’est avéré nécessaire. La séance est hebdomadaire et dure trois quarts d’heure.
- le repérage est assuré par la fixité du jour et de l’heure,
- la séance se compose d’un temps consacré à l’énoncé de l’histoire, propre à la séance. d’un temps pour le jeu lui même, et enfin, d’un temps consacré à ranger ensemble. qui vise à réparer, et à favoriser le passage de l’imaginaire (temps du jeu) vers le retour à la réalité (vie quotidienne dans l’institution).
L’histoire devait, primitivement, émaner de la production par les enfants de dessins sur de grandes feuilles blanches fixées au mur. Ces dessins devaient. Pensions 0nous, servir de support projectif à l’invention d’un thème. Cette technique est actuellement abandonnée, dans la mesure où les enfants ne parvenaient pas à passer du dessin à la verbalisation du thème, et où. Parallèlement, le caractère très déstructuré des productions graphiques ne permettait pas aux adultes d’interpréter et de susciter l’élaboration d’un thème de jeu à partir de ces dessins.
Le thème du jeu est donc proposé par un des enfants - chacun à son tour -et sert de support au psychodrame où la distribution des rôles est assurée par l’enfant narrateur. Néanmoins les enfants peuvent se proposer pour jouer tel ou tel rôle.
Le thème choisi pour une séance seulement est un principe.
Il arrive cependant qu’il y ait persévération d’une séance à l’autre.Par ailleurs,le respect du « tour » de chaque enfant est rendu difficile par la différence entre les capacités de production imaginaire des enfants et aussi, par des velléités plus ou moins grandes de s’engager dans le jeu dramatique.
Techniquement. le choix de préserver un adulte « off », conteur, a été difficilement tenu.car à l’expérience. nous avons constaté la difficulté pour l’adulte de se situer comme observateur. D’autant plus que les enfants sollicitent intensément l’ensemble des participants et ne supportent que mal le présence d’un « hors du jeu ».
Nous essayons cependant de privilégier cette place où l’adulte doit verbaliser les interdits chaque fois qu’il est nécessaire, et peut questionner ou interpréter le contenu de la scène vécue par le groupe.
En effet quand tous sont acteurs, les adultes sont réduits à l’impuissance.
Chaque séance est suivie d’une réunion entre les animateurs de l’atelier et la psychologue.
La séance y est analysée tant en ce qui concerne les fantasmes du groupe et de chaque participant, qu’en ce qui concerne les mécanismes de défense mis en œuvre au sein du groupe et par chacun.

Analyse des thèmes

1. Les animaux
Les loups fondèrent l’espace de la première séance (comme au temps de la création de Rome)et leur repaire fut visité par chacun des enfants. qui après. partirent à la recherche d’un trésor au fond de l’eau.
Cette recherche fut entendue comme la métamorphose du travail thérapeutique. Puis les chiens, à la 9· séance se substituèrent aux loups pendant de longues semaines. Les enfants jouèrent des rôles de chiens sauvages ou domestiques, libres ou aliénés. agressifs ou dociles. La problématique posée est celle de sauvage domestique liée à celle de liberté / enfermement.
D’une manière générale. l’identification aux animaux prévaut dans les jeux scéniques de ce groupe. Elle est plus facile que l’identification aux humains, peul-être parce que chez les animaux. il n’y a ni langage. ni Œdipe, ni interdit de l’inceste.
Nous savons aussi que sur le plan mythique, le chien est le gardien du Mystère. qu’il est il la limite entre le monde des vivants et celui des morts (Cerbère, Anubis) et que dans l’Odyssée.seul le chien reconnaît Ulysse après vingt ans d’absence,
Dans cet atelier, les chiens prendront les noms de Milou et de Rantanplan. Dont on connaît le courage et la richesse des expériences, Un palier sera franchi avec la figure de Tarzan, évocatrice de force sauvage. mi humaine, mi animale.

2. Les humains
La représentation de la famille humaine est confuse ; il n’existe pas de relation père-mère, même s’ils sont nommés isolément en tant que tels.
La mère se dessine volontiers comme nourricière et toute puissante. Il s’agit d’une toute puissance sadique vis-à-vis des bébés qui peuplent les histoires jouées en séance.
Le père représente tout au plus le maître des animaux, sans lien direct avec les autres humains éventuels de la scène.
Il est le maître despotique, le père-maître qui ne permet pas. Il deviendra plus tard , le père qui répare.
Lorsque la famille est évoquée, le groupe apparaît souvents cindé avec des scènes dissociées.Ce n’est qu’autour du repas que des retrouvailles sont possibles.
Plus tard, dans la vie de cet atelier (13e séance) le père et la mère auront des rôles sociaux définis (bien que caricaturaux) : la mère fait la vaisselle, le père coupe le bois et fait le feu. La scène primitive est évoquée dans la plus grande confusion des générations, c’est-â-dire en l’absence d’interdit de l’inceste.
Puis le groupe familial à la 21e séance, va faire place au couple malade/infirmier,avec des jeux d’agression.de blessure et de réparation.
L’histoire des enfants hospitalisés se joue presque à découvert dans une scène où les bébés abandonnés sont adoptés et soignés par les infirmiers et où pour la première fois la notion d’argent apparaît dans l’atelier théâtre.
Les enfants grandissent. font l’apprentissage de la marche sous la garde rassurante de Rantanplan, jusqu’à leur prise d’autonomie et leur désir de partir vers une destination inconnue.
Pour cette occasion, chacun sera nommé et partira avec une Identité bien définie,
Mais toute autonomie ne s’acquiert pas sans révolte et sans blessure, ce que les enfants expriment par les oppositions bandits/héros justicier, emprisonnement/libération et mettent en scène la guerre et son cortège de blessés (à la 29e séance).
Les médecins sont là pour soigner, et la police pour veiller au bon déroulement des opérations.
L’ordre social étant rétabli, les enfants miment de façon inaugurale la lecture d’une lettre (nous rappelons qu’aucun d’entre eux n’a acquis à cette époque l’écriture et la lecture) où il est question d’accident, d’hôpital, d’infirmiers et de médecins.
Cette trentième séance nous paraît remarquable comme ouverture sur le champ social et l’ordre symbolique : nous assisterons ensuite à une scène d’école où les élèves sont traités « d’idiots ». et à une scène de théâtre avec acteurs et spectateurs,
Ce théâtre dans le théâtre a constitué pour les soignants un véritable moment d’émotion. en particulier quand chacun des enfants faisait silence pour que la parole advienne et que le chant « Je l’aime quand même » surgisse de ce recueillement.
L’école et le théâtre sont le monde des lettres et de l’être. Franchissement d’une étape ultérieure encore, quand Zorro survient pour marquer le corps de la lettre Z, pour y imprimer la coupure du signifiant. Un enfant mime alors le sang qui coule entre les jambes.

3. Au terme de 2 ans de fonctionnement
Les thèmes prévalents sont ceux de la solitude et de la famille, des activités diurnes et nocturnes et de la sexualité.
Les représentations de la solitude avec le héros Lucky Luke alternent avec les scènes de la vie familiale des Dalton.
A travers les héros des bandes dessinées se trouvent posées les questions du désir et de l’identité,de la loi et de sa transgression éventuelle.
La famille se structure autour des parents et de cette boîte à images et à rêves qu’est la télévision.
Un enfant demande « que font les parents ? » un autre répond « l’amour »,
Mais l’évocation de la nuit amène la reviviscence des terreurs infantiles avec le feu, la sorcière et les serpents.
Cependant,les chiens sont là pour protéger le sommeil et pour prendre le rôle d’objet transitionnel.
La différenciation sexuelle,elle,est symbolisée parle tournage d’un film de cowboys et d’indiennes à la plume coupée (50e séance).
Nous venons de condenser deux années de fonctionnement, soit une cinquantaine de séances avec une lecture particulière du sens qu i se trame et se tisse progressivement.
Depuis un enfant est scolarisé et la psychanalyste qui assurait le contrôle du groupe a quitté l’institution. Néanmoins l’atelier théâtre fonctionne toujours malgré quelques réaménagements.
Nous avons également étudié durant deux ans l’évolution de chaque enfant du groupe mais ce travail ne sera pas publié ici.
De plus, un de nos stagiaires psychologues, Bruno TOLLARD a analysé les interactions des individus dans le groupe et les a retranscrites sous la forme d’un graphe qui lui a permis de valider « une unité de valeur » en psychologie comptant pour un examen à l’Université.
Enfin une approche rigoureuse de l’investissement de l’espace dans cet atelier a été réalisé montrant par exemple que les enfants utilisaient régulièrement telle partie de la pièce pour jouer les situations de danger extérieur, telle autre partie pour jouer les scènes familiales d’intérieur et que certains endroits étaient affectés d’une vocation précise. En particulier le dessous de l’escalier a connu un investissement privilégié. Il fut, au cours des séances,le lieu d’emprisonnement, puis la niche du chien, puis la chambre à coucher des parents...
Nous pensons qu’un consensus tacite du groupe pour l’utilisation de l’espace du jeu permit une rapide réduction des tensions.
Malgré les difficultés inhérentes au travail avec les enfants psychotiques : répétition des thèmes d’une séance à l’autre,confusion entre le jeu et la réalité,incapacité à élaborer parfois une histoire, toute puissance imaginaire des enfants, les soignants ont éprouvé une satisfaction à suivre l’évolution du groupe d’une situation de chaos relatif à celle d’un niveau œdipien.
Cet atelier de psychodrame eut des effets cathartiques évidents grâce à la projection des problématiques des enfants dans le récit et grâce à la mise en scène du fantasme.
Il fut aussi lieu de représentation théâtrale avec lever de rideau et présence des acteurs et des spectateurs. Il fut lieu de vie intense dans un hôpital de jour, à la recherche de médiateurs dans les relations enfants et soignants.


Mauricette Lemercier
Docteur en psychologie

24 rue de la Bretonnerie
45000 Orléans


Création : Sébastien Pons | Réalisé avec SPIP | | Suivre la vie du site RSS 2.0