Mauricette
Lemercier

Docteur en psychologie

Mauricette LEMERCIER

SPIPToxicomanie, formation, prévention :
Le triangle des Bermudes

Actes 1988 - VIIe Journées de Reims - Pour une clinique du toxicomane

décembre 1988

En posant les termes de toxicomanie, formation des adultes relais, prévention, parlons-nous du triangle des Bermudes ou de la chasse au snark ?

La question reste ouverte.

Les gouvernements nous offrent un dispositif de lutte contre les toxicomanies.

Et de leur part il conviendrait que "les intervenants en toxicomanie" en partent croisade contre "ce fléau" des temps modernes, pour l’extirper de nos sociétés. Il faut agir, intervenir, former et prévenir.

Pour agir, on nous prescrit de faire de la prévention et de lui donner une forme, une "formation", qui s’agence dans le système global et pragmatique qui vise l’ennemi désigné, la toxicomanie.

La formation, avec qui ? Avec ceux qui ont mission et mandat contre la toxicomanie, qui ont des connaissances ou un savoir-faire dans le domaine, c’est à dire les cliniciens, les spécialistes, bref les "intervenants en toxicomanie".

La formation, où ? A l’école et dans les lieux où se regroupent les adolescents.

La formation, comment ? En formant des adultes relais qui maîtriseraient tout à la fois les connaissances sur les toxicomanies (leur aspect législatif, historique, médical...), la psychologie de l’adolescent, les techniques de communication et pourraient répondre ainsi au mieux au mal-être existentiel des jeunes.

On prétend donc former les adultes relais à ce qui- est vital que tout adulte soit pour un jeune.

Nous sommes là, enfermés dans le classique schéma linéaire et binaire :

Jeunes et toxicomanie/jeunes et adultes/adultes et toxicomanies .

On proclame que la prévention est l’affaire de tous et qu’elle nécessite la collaboration de l’école, de la famille, de la société. A côté de la politique de la prévention, nous trouvons une pédagogie de la prévention qui implique les partenaires du monde de l’enfant et qui va dans le sens de "tout ce qu’il faut faire pour éviter que…"

On y passe en revue les besoins supposés des adolescents ou de jeunes adultes : de la disponibilité à la confiance, des repères familiaux et cohérents aux situations favorisant la communication. La prévention devient éducation pour un développement équilibré et harmonieux des jeunes qui les amènerait à être des adultes libres et responsables, épanouis et actifs dans la société, pour éviter qu’ils ne cherchentà se valoriser dans des conduites déviantes et à s’enfermer dans des relations de dépendance.

La meilleure prévention serait celle qui amènerait l’adolescent à "une bonnegestion de son développement physique, psychologique, physiologique, intellectuel, pour renforcer sa confiance en lui et le rendre capable d’auto-discipline et d’auto-évaluation" (cf. Cahiers Pédagogiques mars l987).

Comment arriver un à tel prodige d’équilibre et d’harmonie ? Par l’ouverture à l’écoute et au dialogue avec des "adultes debout".
(Cette expression circule dans l’Education Nationale)

Dialogues/dire ou ne pas dire ?

ll convient donc de taire de la prévention en parlant aux adolescents. Mais par de quoi ? De la drogue bien sûr. Rappelons-nous le fameux "la drogue parlons-en avant qu’elle ne lui parle" ou encore ce titre "la drogue en parler pour agir" (opus citatus). La drogue s’inscrit dans une politique de prévention de nature informative et éducative pour restaurer le dialogue adulte-adolescent.

A l’adulte relais incombe le rôle de régler les expressions du mal être (suicide, violences, racket), les problèmes de communication et de relations au sein toute la communauté scolaire.

Mais attention au risque d’extension du phénomène toxicomaniaque si on trouve pas les mots pour le dire (cf la crainte que les campagnes d’information soient incitatives).

De plus, la drogue risque de nous prendre de court car elle est douée d’une pseudo parole de révélation pour celui qui la rencontre (parlons en avant qu’elle ne lui parle). A quel saint concept se vouer qui puisse faire tiers dans la relation entre l’adulte et l’adolescent ?

Nous avons appris récemment « l’inconsistance de la toxicomanie » et que « le toxicomane n’existe pas ». Nous préférons au mot toxicomane celui de déviant. qui lui
a l’avantage de se lire sur une figure géométrique en terme de distance.

Nous avons quitté les schémas fermes binaires pour les figures ternaires et nous livrons à une série de triangles probable. improbable et dérisoire pour mettre du jeu entre les termes utilises.

Devant ces triangles, nous nous demandons si la toxicomanie est bien un problème à résoudre et quel lien unit les trois sommets de ces polygones. Le maitre mot les relie semble être « communication ».

Comment une société civilisée peut-elle à ce point être dans le trouble de la communication qu’il lui soit fait obligation de former et de fonctionnariser des adultes aptes à la relation avec les adolescents et mettre en place la prothèse d’un lien. Le lien qui unissait parents-enfants, adultes-adolescents est-il à ce point liquéfié et destructuré de ses usages et ses responsabilités qu’il faille apprendre aux adultes une technologie de communication ? Les adultes ne se reconnaissent plus dans leurs adolescents, et doivent recréer de façon artificielle un lien diffus.

La formation sera celle d’un apprentissage à l’écoute, à la communication et aunouage de lien. Les adultes entendent le manque de lien et souhaitent le renouer voire l’imposer aux adolescents.

Mais quelle parole proférer pour que le jeune tienne « debout » et qu’il soit à l’imageque l’on se fait de lui. Le concept de communication est apparu avec la cybernétique et le mythe du Golem ne nous a jamais semblé aussi proche.

Dans ce besoin urgent de communication. à quel alibi sert la toxicomanie, témoin de sa défaillance. La drogue ne parle pas mais on croit qu’elle donne du répondant à celui qui en prend.

Pour conclure. les mots de toxicomanie. formation des adultes relais. Prévention se sont perdus dans le triangle des Bermudes et de la chasse au snark, nous sommes revenus, non pas bredouilles mais avec la notion de communication.

ll était une fois, sur la planète terre. des adultes qui ne pouvaient aimer les adolescents sans leur parler de toxicomanie et qui disaient « parions nous avant que le silence ne leur parle » ; et des adultes qui ne pouvaient s’aimer sans parler du SlDA mais ça c’est une autre histoire...


Mauricette Lemercier
Docteur en psychologie

24 rue de la Bretonnerie
45000 Orléans


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