Mauricette
Lemercier

Docteur en psychologie

Mauricette Lemercier
Jean-Claude Duchêne

SPIPNom : Pina Baush, Profession : chorégraphe

Art et thérapie n°24/25

novembre 1987

De Wuppertal à Paris, le Tanztheater de Pina Bausch vient-il nous voir ou se faire voir ? Apporte t-il la peste d’une danse dépouillée de ses artifices,ou des relents d’un expressionnisme allemand en quête d’oubli et de violence,de démantèlement ou de reconstruction ?
La tentations serait forte de recourir à Musil, à Schnitzler, pour trouver des racines à cette étonnante chorégraphe.Par ailleurs,de très bons ouvrages(1) abordent « l’histoire naturelle »et les coulisses d’un théâtre-danse, qui naît somme toute du désir de Pina Bausch : raconter l’homme ordinaire.
Nous posons ici un regard plus centré sur la découverte que l’exégèse, à partir du spectacle donné cette année au Théâtre de la Ville : Kontakthof.


Un soir en ville

Vous vous asseyez, et bien entendu vous lisez le programme... Rien !... ou plutôt si, des mots, des phrases, des idées pleines de doute, comme incertaines. Pina Bausch ne s’y révèle pas, mais suggère...
Le rideau s’ouvre sur une salle ringarde. Gens assis, hommes et femmes, au hasard de sièges adossés aux murs... Grisâtres, rien d’attirant. La lumière d’un désir ne s’allumera pas au premier regard.
Kontakthof : maison de rencontres... Chaque acteur, chaque danseur (quel terme employer dans ce Kontakt ?) se meut pour lui-même, dans un climat où la gêne, la raideur sont si palpables, si précisément travaillées que l’on s’y prend d’un certain malaise.La musique est un fond qui invite à danser,parfois suave et tendre,ou parfois chaude et rude.
Le décor, c’est ce lieu si simple, salle de bal, piste de danse, où chaque spectateur pourrait se trouver, et où pourtant pour rien au monde nous n’entrerions,devant ce portrait en miroir que Pina nous en fait.
Tout y est, à la ville comme à la scène : vacuité et glacis des pistes de danse exsangues, désordre et dysharmonie des auteurs du spectacle évoluant sans cohérence, déshabillages sur la scènes, coulisses et plateau réunis, costumes et robes étriqués.
Et cela vit, se met à bouger, en un mouvement qui n’arrêtera pas durant cent quatre vingt minutes, mouvement qui s’emballe ou décline jusqu’au point de s’éteindre.
Danse bien sûr, et il en faut du travail de son corps, de l’inspiration expressive, de l’amour des langages, pour manifester dans une telle vérité ce qui est signe du vécu des hommes et des femmes très ordinaires...
Danse, mais aussi expression rythmique et théâtrale : outrance de gestes très ordinaires forcés jusqu’à la caricature, ralenti des gestuelles de la rencontre, répétitions inlassables des approches séductrices,mouvements d’ensemble et de mimétisme, où l’un des danseurs paraît entraîner inéluctablement la foule comme une pléiade de miroirs où se réplique la dérision. Le chant survient, inopiné,sortant d’un corps qui semble ne pouvoir dire que de cette manière un sentiment surgi de la situation théâtrale. Des cris,aussi, comme lorsque cette jeune femme devient au milieu de la danse la solitude qui appelle "amour. Le théâtre étend parfois son champ à des renvois directs vers la salle, comme lorsqu’on distribue au public des photos de las cène prises durant le spectacle ; ou en miroir,lorsque tous les acteurs-danseurs s’installent devant un film projeté pour eux, pour nous. Qui est salle et qui est scène ?
Ou lorsque ces acteurs, en rang de spectateurs, regardent vers le public en mimant ces attitudes où nous ne reconnaissons que trop bien le spectateur que nous sommes.
Quelle position ad opter devant ce spectacle, ou peut être dans ce spectacle ? C’est l’enfer,en ce sens que nous sommes engagés à voir,à entendre, à sentir peut-être plus que de raison ce qui constitue les travers, les mimiques, les rituels, la nudité dérisoire de l’homme en quête de l’autre. C’est la fascination, en ce sens que la densité du spectacle dans ses formes nous enveloppe dans ces scènes d’une vie qui est la nôtre. Pina Bausch a déclaré, de Kontakthof, qu’ils auraient pu continuer toute la nuit. Nous y serions certes restés sans lassitude.

Une histoire : La rencontre...

Pina Bausch dans ce spectacle, a envie de parler de la rencontre.La vie des hommes et des femmes paraît sur le plateau se dessiner comme une ritournelle implacable : la recherche permanente d’une relation, d’un contact, peut-être de cette tendresse qui plane, latente, souvent malmenée à travers la quête et la séduction.
Voilà des jeunes gens dans une salle à danser, qui se regardent,se meuvent en rondes,en rapprochements furtifs, en brefs temps de danse en duo, et puis en agaçants chassés croisés, ou en fuites insensées...
Talons trop hauts, chaussures trop étroites, gaines qui serrent et que l’on rajuste, cravates lissées d’un doigt gêné.
Regards qui se tendent ; postures d’attente ; démarches hésitantes, qui soudain s’accélèrent, comme forcées par une résolution, qui brusquement s’interrompent ; ambiguïté d’étreintes soudaines, brutales, et de retours aux sièges comme à la case départ...
Gestuelle de rencontres où les corps semblent devoir s’accorder, illusion de douceur qui devient tiraillements, pincements, saccades comme des coups assénés à l’autre.
Ces scènes nous plongent sans merci au cœur d’une vie très banale, où la « drague » s’affiche dans ses projets et ses stéréotypes, dans ses hésitations et ses errances, où viennent s’entrelacer et se dénouer des scènes de rencontres furtives, où se jouent les gammes étoffées de la séduction.
Dans cet univers de théâtre très ordinaire, où les loges sont sur la scène, où le factice du polissage scénique cède le pas au mouvement vital, transparaît une lecture très indulgente et tendre de la vie des hommes.Tous les artifices de la quête sont mis à nu : des corps sans harmonie, des gestes d’appel sans noblesse (mollets exhibés comme une invite, rectification illusoire d’un faux pli, d’un cheveu déplacé, démarches apprêtées et regards allumeurs...), des scènes de rapprochement où le désir se fait violence
et frénésie. Il y a du pitoyable dans cette peinture mouvante. Mais aussi, derrière le dépouillement des pièges de l’homo séductorius, une vérité si profonde et si âpre,celle de "être en recherche de l’autre, si humain, si fragile, qui s’essaie au geste, à la posture,aux démarches susceptibles de faire qu’il soit reconnu et aimé.
A un certain moment, le cri de la femme isolée monte comme une douleur au-dessus de la foule, au-delà de la musique, en appel désespéré.
Un temps. Un homme et une femme assis, face à face, de part et d’autre de l’espace désert. Ils se regardent, se dévêtent, et s’aiment, à distance. Instant fragile, instant volé par le retour en vagues de la troupe, de la foule, autres quêtes, autres soifs de reconnaissance, autres désirs entremêlés.

Mouvements dansés

Pas de scénario, sinon la somme des improvisations créatrices de chaque membre de la troupe, à partir d’idées suggérées...
Pas de chorégraphie, sinon l’articulation originale et très précisément travaillée et rythmée de gestes quotidiens.
Pas de schéma visuel ou sonore, sinon l’approche plastique et humaine d’un paysage de mouvements épurés et complexes à la fois.
Pas de principe théâtral,en ce lieu où1’exhibition, la laideur et la caricature rencontrent la tendresse et les émois ardents,où l’individuel, le duel et l’ensemble se disputent le temps et l’espace, où gestes, rythmes sons et paroles se subordonnent à l’expression de 1être entier.
Nous apprenons de Pina Bausch qu’elle aime ce qu’elle dit et cherche,ses artistes et au-de là de nous tous, l’humanité sans fards... Une grande richesse dans l’esprit et la forme, pour nous dire combien elle respecte l’humanité telle qu’elle la pressent...Telle qu’elle nous pressent et nous invite à la rejoindre.

(l)Pina Bausch, Guy Delahaye,Éd.Solin,1986. Pina Bausch, Histoires de théâtre dansé. Raimund Hoghe, Éd. de l’Arche.


Mauricette Lemercier
Docteur en psychologie

24 rue de la Bretonnerie
45000 Orléans


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