Mauricette
Lemercier

Docteur en psychologie

Mauricette Lemercier

SPIPEntretien avec Jean Broustra

Art et thérapie n°28/29

décembre 1988

M.L. - Dans votre livre " Expression et Psychose" , il y a plusieurs niveaux de lecture et même un chapitre romancé.
J. B. - Oui, j’ai adopté une écriture fiction dans une séance imaginaire qui regroupait les différentes réaction s de participants au fil du temps. C’est en quelque sorte une anthologie dramatique. Toutes les paroles, les attitudes, les commentaires des patients et des soignants sont exacts.

M.L. - Pourquoi un atelier de collage avec des psychotiques ?
J. B. - Nous sommes environnés d’images d’une manière pléthorique (presse, télévision). On ressent que l’on pourrait être submergé par les images du monde extérieur, Le collage consiste justement à réagir face au monde extérieur, un peu agressivement car il faut déstructurer, découper les images données et se risquer à une recréation.Il y a sollicitation du plan surmoïque :vais-je oser, alors même que les images font partie des choses que je dois respecter ?
Les surréalistes inventeurs du collage spontané et rapide (pas ceux de Prévert) collaient des images comme d’autres écrivent des phrases sur leur carnet. j’avais pu constater que ce ne pratique avait pour eux une valeur thérapeutique.
En effet, ils arrivaient à exprimer, à détendre un certain nombre
de conflits et en particulier leurs conflits avec le monde extérieur.
Pour les patients psychotiques, le collage est intéressant dans la mesure où ils sont toujours parlés par d’autres. On voit combien il est difficile pour eux d’oser ne pas respecter l’image, c’est à dire la déchirer, la destructurer, la découper et oser recréer des choses personnelles. Il y a aussi un lien entre le collage et le rêve. Les patient spsychotiques admettent mal les images proches du rêve, la "mise en absurdité" des images. Le travail consiste à les aider à laisser venir des associations d’images et en cours de séance, ils font eux mêmes l’analogie avec les rêves. Ils s’intéressent à nouveau à leurs rêves, ils les réinvestissent après des mois passés en atelier de collage.Cela permet quelque fois de réamorcer des psychothérapies interrompues.

M.L. - Existe-t-il une dynamique inconsciente du collage ?
J. B. - Le collage doit tendre à être une création. Mais le danger est qu’il devienne une routine académique. Un de mes patients psychotiques disait plaisamment :..
Faudra-t-il que je fasse du découpage-collage jusqu’à la retraite ?.. Dans le choix du "découpage-collage" il faisait allusion aux méthodes pédagogiques de la classe de maternelle. L’atelier de collage en milieu psychiatrique était novateur il y a dix ans. j’ai utilisé l’espace de peinture d’Arno Stern qui était un espace de référence. On est autour d’une table centrale : on colle,
on crée en semble. Il convient de ne pas s’académiser. Après quelques temps de fonctionnement, si on éprouve la nécessité il faut évoluer, par exemple actuellement cette position autour de la table, je la trouve trop pédagogique.
Maintenant nous évoluons sur une sorte de scène vide. Les panneaux par
contre, sont demeurés au mur.
Je travaille dans cet atelier en co-animation depuis plusieurs années
avec une infirmière. Nous proposons aux patients de travailler de la façon suivante:on commence par choisir des musiques apportées par eux ou par
nous et on les écoute en essayant de les traduire sur un mode dramatique ou en dansant.
Dans un second temps, on les réécoute et on exprime les rythmes que
l’on ressent de façon corporelle en prolongeant nos gestes, par des graphismes (pastel, crayon feutre) et par le collage d’images.
Il y a un temps de parole où l’on essaie de comprendre et de chercher s’il y a ou non des passages entre ce qui a été ressenti et ce qui a été exprimé.

M. L. - Le concept d’expression est-il opérant dans votre pratique ?
J. B. - Évidemment. L’expression (exprimer c’est sortir hors de soi ce qui est ressenti intérieurement) est ce qui manque le plus à l’institution psychiatrique
centrée sur le repérage du symptôme et sur le comportement.

M. L. - Pouvez-vous préciser la place de la catharsis dans l’expression ?
J. B. - L’expression peut aboutir à la catharsis mais par forcément.
Dans les premiers temps, la proposition faite aux patients de s’exprimer donnait des effets spectaculaires car ils étaient soumis à une oppression de non expression. L’expression c’est la possibilité pour un sujet de faire venir hors de soi et sans directivité la façon dont il vit son monde au moment où il le vit, au cours d’ un état délirant, dépressif... on y trouve une articulation psychanalytique avec le concept de projection (cf. Sami Ali in "la projection"). On met en jeu la projection et l’introjection par la médiation langagière
des créations de formes (verbales, corporelles, graphiques, rythmiques, dramatiques).

M. L. - Travaillez-vous avec les signifiants de l’histoire des patients ?
J. B. - Bien entendu toute situation d’expression doit favoriser la production et l’écoute des signifiants de l’histoire des patients. Mais il n’y a pas d’analyse du contenu ce qui fait la différence avec la traditionnelle interprétation des dessins d’enfants (Widlocher) ou la psychopathologie
de l’expression.
Nous sommes attentifs à la façon dont les patients arrivent à dégager un style (répétitions, ruptures). On travaille aussi sur les lapsus graphiques
(p. 175 de mon livre "Expression et Psychose") c’est-à-dire comment une image qui n’a pas été choisie s’échappe et s’impose.
On travaille sur la manière dom le langage s’organise et s’échappe à lui même dans tout ce qui est involontaire, en mettant l’accent sur le processus d’élocution.
Le contenu n’est pas à éluder... Mais c’est le patient lui-même qui ouvre la « donne" (qui évoque quelque chose de son histoire). Il est peu opportun que ce soit le thérapeute qui se permette d’entrer dans le contenu. Si le contenu est utilisable, c’est parce que .. "le patient se surprend lui-même " (cf Winnicott) .

M. L. - La création collective d’un collage s’apparente-t-elle au squiggle ?
J. B. - Tout à fait.

M. L. - On pourrait reprocher à votre livre une absence d’homogénéité théorique.
J. B. - L’expression est à la fois un processus de désarticulation des discours constitués mais elle est en même temps réarticulation créative entre des plans de langage que des théories rigidifiées tiennent pour distinctes. Les horizons référentiels sont et demeurent à ce jour phénoménologiques, sémiotiques, psychanalytiques. On peut considérer que je ne suis pas "monothéoriste". Ce qui est important ce n’est pas de faire des collages théoriques mais de trouver des articulations signifiantes, tentatives dont on peut suivre l’élaboration par exemple dans les écrits de Jeanson et d’Artlan. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un travail avec des patients psychotiques ;
il existe déjà depuis longtemps dans la psychothérapie institutionnelle un lien clinique et thérapeutique entre phénoménologie et psychanalyse (Oury, Gentis). Concrètement, il s’agit d’être sensible avec les patients à leur structuration du temps et de l’espace et aussi à la problématique de la présence et de la co-présence entre soignants et soignés. Quand on anime un atelier avec des patients, on se rend compte que la co-présence est importante. La sémiotique est une perspective qui nous a aidés à porter l’accent sur la façon d’effectuer les œuvres, les processus d’élaboration.On sait les liens qu’il y a entre psychanalyse et sémiotique(Julia Kristeva). Quand à la psychanalyse, je me réfère à des perspectives lacaniennes et kleiniennes. j’estime que cliniquement il y a des patients qui nous entraînent de manière privilégiée dans des élaborations kleiniennes et singulièrement
dans des modalités transférentielles très archaïques. Il ne s’agit pas d ’un "melting pot " de concepts. Ma pratique est effectivement engagée auprès des patients dans les ateliers,je ne suis pas dans un processus de supervision.
Le climat d’expression existe quand les patients ont suffisamment confiance pour créer spontanément, sans directivité.
A partir delà, on est amené obligatoirement à ne pas être dominé par une seule théorie.on articule plusieurs théories
en fonction des niveaux cliniques. Je dégage un style de travail plutôt que d’avoir des prétentions théoriques préétablies.
Dans le dernier chapitre de livre, en reprenant le problème du traumatisme
"actuel " de Ferenczi, je montre comment le signifiant n’est pas inscrit seulement dans des discours. mais aussi dans des langages situés au niveau corporel. ce qui relancerait les interrogations entre Lacan et Ferenczi.

M. L. - Le signifiant corporel s’exprime t-il sous forme de symptôme ?
J. B. - Pas obligatoirement. Dans ce livre, il y a un travail d’écriture, justement à partir des formes langagières. Quand on est peintre,on a des "remontées de couleur " on ne va pas coiffer cette remontée de couleur par un mot. On tente d’y mettre un mot mais surtout quelque chose se met en tension.
Resensibiliser le signifiant pour étendre le problème du signifiant en dehors de ce qui est seulement le discours, ou ce qui autour d’ un discours est la résultante de plusieurs langages en moi.
Quand je parle, je fais un choix, une réduction (sous forme d’un discours) de plusieurs langages (couleurs, sons, cris, morceaux de chansons) qui se trament
en moi.

M. L. - Le lien entre les mots et les affects est très freudien.
J. B. - En effet et à cet égard on peut revenir sur certains aspects de l’œuvre freudienne. Par exemple l’homme aux loups et l’émergence de signifiants graphiques.
Ce qui vient à l’homme aux loups c’est la forme des oreilles du loup. On sait le travail que fait Freud sur le V. la 5e heure... C’est visuellement que le signifiant démarre. L’appropriation du signifiant par l’homme aux loups et l’interprétation qu’en donne Freud est au départ non pas un mot mais un graphique. Il convient aussi de rappeler dans l’œuvre freudienne la Gradiva de Jensen.
Pour accompagner le texte de Jensen, Freud procède à une écriture romanesque par efflorescence sensorielle, avec la gestalt du pied. Le héros poursuit de façon surréaliste ce mouvement de marche, grâce à une réminiscence mystérieuse. C’est quelque chose qui est en lui, un détail, une gestalt et pas seulement un discours.

M. L. - Ce que vous appelez RESENSORlALISER LE SIGNIFIANT ?
J. B. - Oui. Cela ouvre à la poésie et à la création.Il est fondamental de réarticuler le " liseré" entre les choses et les mors, entre le corps et les mots notamment pour soigner les patients psychotiques.Cette problématique du "liseré " se joue dans l’espace-temps des premiers moments de la vie que j’ai nommé dans mon livre" Zona incerta" et où il est intéressant de constater que dans cette zone précisément convergent de nombreuses perspectives théoriques qu’elles soient phénoménologiques, psychanalytiques, sémiotiques et aussi issues de la théorie de la communication.
Par exemple, Piera Aulagnier a mis en exergue dans ses travaux la notion de pictogramme qu’elle définit comme "coalescence organe sensible et phénomène perçu". J’ai interrogé cette dynamique du pictogramme dans un exemple clinique du livre (cf p. 113 - 121). Si on comprend bien la conception
de Piera Aulagnier, nous garderions en nous la mémoire "étrange" d’un "liseré" entre nos premiers objets et les organes qui ont contribué à la captation et à la jouissance de ces objets. Il s’agirait bien, je veux insister là-dessus, d’une mémoire sensorielle ce qui ouvre au problème de la sensorialisation du signifiant. S’il est possible que les psychotiques soient affectés d’un défaut de structure par "trous dans les signifiants", cette conception ne doit pas aboutir à une attitude thérapeutique défaitiste mais bien inciter au contraire à tenter de RESENSORlALISER CES SIGNIFIANTS qui sont peut-être plus distors qu’absents.
Et l’hypothèse serait qu’il est possible de les resensorialiser avant d’en tenter l’articulation symbolique. Il y a donc là un préalable dans le travail avec ces patients (aménagement de la cure - type) dont Ferenczi avait eu l’intuition. A mon avis, si on ne se préoccupe pas de redonner valeur à une sensorialisarion
des signifiants, on risque de trop mentaliser l’approche thérapeutique des patients psychotiques.

M. L. - Combien de livres avez-vous écrit ?
J. B. - Trois et beaucoup d’articles. Le livre " Expression et Psychose" tente aussi de resituer surtout en France l’histoire de l’expression.

M.L. . La résurgence de signifiants sensoriels peut-elle s’accompagner d’affects ? S’agit-il d’un processus cathartique
avec bouleversement émotionnel ?

J. B. - Ces signifiants resensorialisés sont différents de l’affect. Ce sont des modes élocutoires de langage, DES CELULLES DE LANGAGE Ce n’est pas équivalent ni à l’émotionnel, ni au "mathème". C’est une cellule élocutoire de langage référée à des traits, des couleurs, des musiques, à des sensations étranges. Les psychotiques sont traversés d’une manière intense et excessive par des signifiants étranges, distors (cf Bion). Ce serait des îlots de langage mêlant des distorsions variables entre les représentations de mots et la sensorialité. Les tenants de la théorie du signifiant qui sont strictement référés à ce plan de langage (parmi d’autres) qui es l’expression d ’un discours, prétend en que tout autre signifiant issu de plan : de langages différents sont des affects C’est faux. Dans certaines modifications de la conscience, nommées commodément "altérations crépusculaire : de la conscience" on favorise l’émergence d’images, de choses sensorialisées.
Dès que l’on cerne une représenta tian aussi élémentaire soit-elle, on se situe en dehors de ce qu’on pourrai supposer être de l’affect pur (si cela existe). l es modalités élémentaires qu mêlent de façon étrange le "liseré" des mots à la rémanence sensible des choses sont des fragments d’écriture sans doute proches des rythmes élémentaires qui originent nos désirs d’expression .

A propos de la parution de "Expression et Psychose" ESF Paris 1988.


Mauricette Lemercier
Docteur en psychologie

24 rue de la Bretonnerie
45000 Orléans


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